Pierre Dorion. Faire vivre un appartement

Mon tout premier article professionnel à vie, publié dans Spirale à l’invitation de René Payant. Il traite de l’installation éphémère L’Atelier blanc de Pierre Dorion, où l’on reconnait la relecture de l’histoire de l’art et de l’architecture qui anime toujours sa pratique aujourd’hui.

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Pierre Dorion, L’Atelier blanc, 1984, détail.

Pierre Dorion
Galerie Appart
2 au 27 octobre 1984

Dans un ancien logement de la rue Marie-Anne, la galerie Appart dirigée par Marie France Thibault ouvre ses portes. Cette émergence spontanée d’un lieu de diffusion situé légèrement à l’extérieur du circuit «normal» des musées et des galeries parallèles et commerciales dénote avec d’autres initiatives semblables une nouvelle attitude qui semble répondre à un besoin du milieu. C’est avec le travail de Pierre Dorion que la galeriste inaugure les activités de sa nouvelle galerie. Celui-ci nous est déjà familier avec ses expositions hors-circuit; cet été, il exposait à Montréal-Tout-Terrain et l’an dernier, dans un appartement de la rue Clark avec Claude Simard.

La directrice exige de chacun des exposants qu’ils travaillent en tenant compte des particularités de l’espace de la galerie, son exiguïté, la disposition des pièces… Pour ce faire, l’artiste (Pierre Dorion) imagine une fiction partiellement ancrée dans le rôle premier de cet espace comme logement. «L’atelier Blanc» serait le deuxième atelier d’un peintre académique du XIXe siècle, « celui où il menait une vie insoupçonnée de tous », comme le mentionne dans le communiqué de presse la galerie. Grâce à ce subterfuge, Pierre Dorion révèle et nie, tout à la fois, l’espace de logement de la galerie et il l’utilise et dévoile son mode de fonctionnement institutionnel comme lieu de diffusion de l’art.

La presque totalité de la surface des murs et des plafonds est marquée par l’intervention de l’artiste. Le blanc supposément «neutre», qui rend possible une certaine visibilité des tableaux est éclipsé par ce foisonnement de matière picturale. Sur les murs, les motifs imitant des lattes de bois, des éléments décoratifs et des fresques à la manière de Barbizon, du Groupe de Sept et de facture classique, mettent en échec leurs limites respectives. Les variations picturales ne suffisent plus à morceler la surface des murs en «œuvres», par contre le recours du spectateur à la liste de prix fournie par la galerie rendra cette transformation possible. À la vision globale de l’espace imposée par la nature originelle du lieu se greffera la perception fragmentée de son traitement pictural.

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Pierre Dorion, L’atelier blanc, 1984

Dans la première pièce, la salle d’exposition proprement dite, les tableaux classiques du «maître de l’Atelier Blanc» présentés en  saillie, et ironiquement devant des fenêtres bouchées, donnet à voir dans la littéralité de l’espace la distinction, niées dans le traitement pictural de la surface des murs, des œuvres et de leur lieu de présentation. Un vide réel supplée aux «habituels» murs blancs exacerbant ainsi notre perception du tableau comme objet donné à voir. Les œuvres ainsi isolées pointent indirectement l’apanage artificiel de la galerie; la mise en scène qui nous en assure la vision correcte s’exhibe.

La seconde salle s’annonce au premier coup d’œil différente de la première. Pierre Dorion qui semble davantage tenir compte de l’espace réel, y aménage une chambre à coucher. Au centre de la pièce, L’armature métallique fabriquée d’un lit est accompagnée d’une boîte de tôle sur laquelle repose un tableau inachevé et d’une armoire dans laquelle sont déposés des cadres à peindre. Cette mise en scène fait ressurgir simultanément le spectre de la vocation première perdue de l’espace comme logement et celui du corps du maître ancien à l’origine de la production picturale figurée. L’espace est aussi caractérisé dans sa matérialité et les fresque en trompe-l’œil s’organisent limitées par les arrêtes des murs et du plafond Cependant, partant de là, comme dans «Sous-sol condamné», l’artiste par la puissance évocatrice de la peinture crée l’illusion d’un prolongement de l’espace; un cadre cloué au mur accentue l’impénétrabilité réelle de la surface et nous en interdit l’accès.

Le tableau en se constituant comme théâtre nie donc partiellement l’intégrité de la surface matérielle qui le supporte. Son origine matérielle nous est ailleurs rappelée par le «Poussin à repasser» déposé sur les chevaleresques planches à repasser qui s’affrontent dans les œuvres sculpturales Polémique no 1 et no 2 et dans le tableau inachevé. L’artiste nous convie donc à voir dans son travail dans le logement de la rue Marie-Anne, la négation de ce lieu spécifique et l’édification d’un lieu de diffusion de l’art et de ses modalités de fonctionnement. Il expose parallèlement la constitution d’un tableau comme surface évocatrice niant ses origines simples. C’est donc ici un double passage qui s’effectue de la toile au tableau, du logement à la galerie.

D’après un article publié dans Spirale, no. 48, décembre 1984, page 11.

 

 

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