Christiane Ainsley. Chats animés.

Autour de tableaux de Christiane Ainsley marqués d’une exubérance toujours manifeste dans sa pratique actuelle et présentés à la galerie Daniel Beauchesne en 1984.

Au premier coup d’œil, puisque c’est de vision qu’il s’agit, ces récents tableaux de Christiane Ainsley sont déconcertants par leur effervescence visuelle, Une activité débordante, un chaos de motifs divers gardent notre œil continuellement en mouvement, ne lui offrant que peu de point d’ancrage ou plutôt de repos. Contemplant ces tableaux sagement déposés sur le sol de la galerie et appuyés aux murs, nous n’en finissons plus de détailler les différents motifs qui les habitent: chats stylisés cernés de vert pomme, d’orange ou de magenta, hachures et biffures multicolores, barres, points et dégoulinures captent notre œil pour ne plus lui laisser de répit.

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Christiane Ainsley, 1984

En observant ces tableaux, nous serions tentés de concentrer le commentaire sur l’inscription d’une psychologie du peintre, tant son investissement subjectif semble à lui seul conférer à l’œuvre sa portée et son importance autour d’une joie exubérante. La pratique picturale se manifeste toutefois comme pratique affirmative, comme geste d’occupation progressive de la surface de la toile, de ses limites et aussi des murs de la galerie. Dans l’œuvre intitulée Blanc de blanc, les triangles découpés dans la toile peinte en blanc laissent paraître le blanc du mur qui, intégré à l’œuvre, devient dès lors pur motif, pur ornement. Le geste de peindre lie l’œuvre à des éléments hétérogènes par une dynamique de dépossession et de dépassement, de désappropriation et d’appropriation. Son efficacité se révèle dans la capacité de l’artiste à transformer, à devenir possesseur, Christiane Ainsley intègre à son projet esthétique des éléments de provenances diverses et les adapte à une pensée absolument préoccupée de vision. Elle fait feu de tout bois. Dans ses œuvres, des morceaux de photographies découpées, des incisions en langue de chat, des triangles de toile déjà peinte deviennent une ornementation répétée au gré de la surface de la toile.

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L’artiste ramasse comme une bricoleuse et utilise tout ce qui lui tombe sous la main. Elle le transforme et l’intègre sans toutefois pleinement chercher à en concilier les éléments hétéroclites dans l’ordre du visuel. Récurrents dans les œuvres présentées ici, le motif du chat stylisé capte notre regard et pointe indirectement les multiples passages effectués par le travail du peintre. Dans Courra gaz, la forme découpée de la toile laisse paraître des morceaux de canevas peints collés sur le revers et le pourtour des triangles gris et noirs enfoncés dans l’épaisseur du pigment coloré. Ce chat attrappe-regard dirige une seconde fois notre œil à l’intérieur même du tableau. Il y introduit une lisibilité dans la visibilité des motifs, Par ce relais, comme spectateurs, nous ne cessons de dénoter et d’énumérer les différentes manipulations constitutives des œuvres : découpage, collage, coloriage, recoupage. Les tableaux donnent à voir simultanément, en plus de leur exubérance plastique, les menues manœuvres qui les composent. Ces processus de fabrication lisibles dans les œuvres achevées évoquent, au delà des origines matérielles simples des tableaux et de leur mode de composition, la présence antérieure du corps du peintre devant sa toile, du corps comme agent de production des formes et non comme lieu d’une psychologie.

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Le motif du chat stylisé, répété de tableau en tableau, laisse sa trace et se taille une place dans notre mémoire. À chaque nouveau tableau, notre regard erre dans l’expectative d’une nouvelle occurrence. Mais voilà que l’artiste, par exemple dans J.N. Electric, ne nous donne à voir que la queue du chat à gauche et une partie de ses oreilles en bas à droite. La rupture du motif et son prolongement déçu sur le blanc neutre du mur de la galerie sont significatifs. Encore une fois, le chat se fait admoniteur, car il dirige notre regard aux limites du tableau. Ainsi deux fonctions du motif-chat sont mises en évidence. D’abord, lorsqu’il est entier, le chat fait voir les divers moyens de fabrication, et puis, lorsqu’il est fragmenté par la bordure du tableau, son débordement indique la limite physique de la toile et aussi le rapport que le tableau entretient avec l’espace de la galerie. Ces deux fonctions entraînent deux comportements ou deux attitudes de regard chez le spectateur. La première crée une proximité qui plonge le spectateur dans l’intimité de la fabrication, alors que la seconde, motivée par la disposition des œuvres dans la galerie (au mur, près du plafond, ou au sol) entraîne une perception plus sensible aux toiles en tant qu’objets occupant sculpturalement l’espace.

Les œuvres récentes de Christiane Ainsley se proposent donc comme une expérimentation sur les règles de la peinture où chaque élément est à la fois achèvement et ouverture. Elles rendent visible sous forme d’allusions et de sous-entendus l’acte de peindre présenté comme objet de vision.

D’après un texte publié dans Spirale, avril 1985, p. 9.

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