Suzy Lake Galerie John A. Schweitzer, Montréal 8 février – 1er mars 1986

 

Absente de la scène artistique depuis son exposition Are you talking to me? à la galerie Optica en 1979, où elle présentait une série d’autoportraits déformés par de multiples manipulations photographiques, Suzy Lake revient avec une série d’images la montrant en train de démolir un mur.

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Le visiteur sera d’emblée frappé par une séquence de trois photographies couleurs, où l’artiste vêtue d’un chandail jaune vif et d’un jean indigo s’attaque avec une masse à la surface texturée d’un mur de stuc rouge. En face, une scène ambiguë montre deux personnages photographiés en noir et blanc et découpés le long de leur silhouette, luttant avec leur ombre gigantesque dessinée directement sur le mur. À cela s’ajoutent, autour du même thême, des dessins et des photographies reprenant en écho de part et d’autre dans l’espace de la galerie, le geste initial d’agression figuré dans les photographies couleurs.

Présentée chronologiquement selon un ordre conventionnel de lecture, la séquence nous donne à voir l’évolution d’une action marquant irrémédiablement le lieu de son actualisation. Dans la première photographie, l’artiste donnant le coup d’envoi apparaît face à un mur vierge dans un environnement encore peu caractérisé et relativement neutre. Il est aisé pour le spectateur de lire les vêtements, le geste du personnage, sa situation dans l’image comme de simples éléments formels organisés selon les grands axes du cadrage de la photographie. Dès lors perçus comme tels sur le fond texturé de stuc rouge, ces artifices de composition confèrent aux photographies un impact visuel analogue à celui d’une peinture. Cependant, dans la juxtaposition des photos, le lieu représenté, marqué définitivement par l’action de Suzy Lake, se précise au fil de sa détérioration coup par coup. Simultanément les photographies perdent leur parenté première avec le pictural et se donnent irrépressiblement à voir comme empreintes du réel.

Dans cette illusion qu’elle institue, la juxtaposition des images en séquence expose donc ce qui est en jeu dans chacune d’elles et, par le fait même, pointe subrepticement ce qui est mis à l’écart. Ainsi l’assemblage rend lisible l’évolution des gestes d’une action précise qui dynamise le mutisme de la photographie. Celle-ci en revanche syncope le mouvement en marquant un temps d’arrêt et en réduisant la continuité dans le temps à trois moments privilégiés. Pour le spectateur, cette violence immobile de la prise photographique effrite le dynamisme vigoureux du geste représenté. Dans le contraste de rythmes s’énonce ici la prise en charge fragmentaire par la photographie de la temporalité continue du réel.

De plus, au fur et à mesure que progresse l’action de Suzy Lake, les boîtes servant de cadres aux photographies s’épaississent, émergeant du mur dans l’espace du spectateur. Sur leur face intérieure, l’artiste poursuit au crayon les motifs suggérés par les photographies en les imitant parfaitement. Elle introduit donc dans l’image ce qui y était mis hors champ, exacerbant ainsi la coupure spatiale effectuée par le dispositif de la caméra et corrigée par le travail de la chambre noire. Enchâssant ainsi l’image dans une exploration du « photographique », elle expose au spectateur ce que le procédé et la photographie proprement dite avaient jusque là tenu caché.
Comme mentionné, sur le mur opposé, deux personnages photographiés s’élancent à l’assaut de leur ombre. Découpés le long de leur silhouette, ils sont littéralement coupés de leur espace originel. Partant de ces deux figures taillées, l’artiste dessine directement sur le mur la projection gigantesque de leur ombre, les intégrants ainsi à une représentation apparemment réaliste. Figures sur un même plan, ces personnages s’intègrent toutefois à des espaces contradictoires qui ne semblent pas coïncider dans leur profondeur. Les ombres démesurément grandes créent l’effet d’un éclairage en contreplongée extrêmement théâtral qui accentue le coté artificiel de la mise en scène. Fidèle à la réalité, l’image dessinée s’exhibe, par opposition à la photographie, comme le résultat d’une combinaison d’éléments hétérogènes élaborés par rapport à un espace fictif et relevant d’une intervention de l’artiste. L’artiste affiche ainsi ce qui distingue la peinture, la photographie et le dessin tout autant qu’elle en amenuise les différences. Dans les photographies couleurs, le dessin sur l’intérieur des boîtes servant de cadre poursuit en les imitant exactement les motifs des photos. En ébranlant ainsi la trop évidente réalité de l’image photographique, Suzy Lake éveille un doute chez le spectateur qui ne sera plus en mesure de départager aussi fermement les interventions directes de l’artiste et la prise en charge de la réalité par l’appareil photo.

L’exposition dans son ensemble reprend à sa charge l’effet « déréalisant » crée par la juxtaposition de ces médiums. Reprenant en écho le motif de l’artiste s’attaquant à un mur, les dessins visiblement élaborés d’après des photographies confondent par réalité photographiée et la trace d’un travail direct de l’artiste. Ainsi, Suzy Lake pose à la fois les paramètres d’un discours sur les différentes modalités de représentation propres à chacun des médiums et en brouille les limites précises en les maintenant dans une curieuse ambivalence.

 

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