Francine Larivée. Jardin de vie – Vision du regard aigu

Autour de l’installation de Francine Larivée réalisée pour Elementa Naturae, alors montrée pour le première fois. (Français – English)

ENGLISH FOLLOWS

En apparence, les travaux récents de Francine Larivée sont en rupture avec la production de l’artiste connue en particulier pour son engagement féministe dans la Chambre nuptiale (1976). En effet, à l’instar des autres travaux présentés dans cette exposition, l’œuvre Jardin de vie – Vision du regard aigu (1987) interroge le concept de nature par le truchement de l’objet d’art, convoquant cependant de manière explicite cette référence figurée ailleurs indirectement. L’artiste prélève des mousses et des lichens de leur milieu naturel et les intègre à des formes géométriques simples pour les présenter dans un habitat artificiel qui leur est parfois totalement réfractaire. Amorcée en 1983, cette récente série d’œuvres désignée par l’expression Jardins-paysages réunit deux pratiques éloquentes sur les termes changeants de notre relation à la nature : la représentation paysagiste du monde et l’art des jardins. Dans son acception dynamique de l’ordre naturel, l’artiste pose les rapports entre nature, esthétique et science en des termes qui renouvellent la portée sociale de sa démarche artistique.

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© Francine Larivée / SODRAC (2018), Jardin de vie. Vision du regard aigu, 1987

Jardin de vie – Vision du regard aigu se donne à voir de prime abord comme la maquette d’un pays utopique. Les verts brillants des mousses modèlent crêtes, collines, vallées et plaines, subordonnées à la reconstitution d’une portion de nature depuis le point de vue privilégié d’un observateur distant. Cependant, la fragilité du matériau organique oblige l’artiste à allier à la composition formelle la réalisation d’un programme ouvert visant à favoriser le développement d’un écosystème précis. Ainsi, dans un premier temps, Francine Larivée entreprend en collaboration avec des spécialistes une recherche scientifique exhaustive et se plie en observatrice passive aux rythmes de la nature. Elle dresse une savante taxinomie des différentes espèces de mousse selon leurs conditions de vie particulières. Puis, à l’image de leur habitat naturel, elle aménage un lieu artificiel de greffage propice à leur survie. L’artiste fixe ensuite sur des formes simples une sphaigne susceptible de leur offrir une terre d’accueil adéquate. Pour les préserver, elle doit de plus les protéger des rayons du soleil et du souffle du vent qui risqueraient de les assécher, et pourvoir à leur approvisionnement en eau par un système complexe d’irrigation. Ensuite, dans une démarche plus affirmative, elle sélectionne une variété de spécimens pour leur texture, leur couleur et leur intensité tonale et les intègre à leur lieu d’exil. Là, seule la croissance des mousses dessine et façonne la surface de l’œuvre. Francine Larivée, conscient de sa présence active dans la nature, soumet celle-ci à son dessein et, en contrepartie, la nature imprègne de ses exigences l’élaboration de la forme assujettie aux probabilités de survie des végétaux.

La relative instabilité des matériaux organiques, en contraste avec la permanence des matériaux artistiques traditionnels, situe l’aléatoire au cœur de la problématique de l’œuvre. Visible surtout lors de l’exposition Mousses en situations. Test 1, l’acharnement de l’artiste à prendre quotidiennement des données climatiques et biologiques pour garantir la survie de ses plantations témoigne de leur sort toujours incertain. En ce sens, l’expérience du visiteur de Jardin de vie – Vision du regard aigu concentre, en ce moment de perception, l’intelligibilité du devenir de l’œuvre et subsume sous une même image la représentation de sa vie et de sa mort. Au-delà d’une vision paysagiste, l’attention soutenue du spectateur capte l’éphémère de l’ensemble toujours à la veille d’une expansion fulgurante ou d’une fin imminente. À cette fragilité évidente répondent en écho, comme le tout à la partie, la précarité de la réalité qui nous entoure et la menace de notre existence.

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© Francine Larivée / SODRAC (2018), Jardin de vie. Vision du regard aigu, 1987.

La situation des œuvres de Francine Larivée dans leur environnement – Mousses en situation. Test 1 dans l’espace climatisé de la Place Ville Marie et Enfouissement de traces dans deux silos abandonnés du Vieux Port de Québec – rappelle par contraste la rupture de notre société avec la nature. Dans Jardin de vie – Vision du regard aigu, la complexité de l’installation nécessaire pour garder les mousses viables rend cette différence criante. Ainsi, la position de l’artiste demeure sociologique et rejoint les préoccupations initiales de sa pratique, cependant sa démarche outrepasse un propos didactique qui nous confronte à une nature d’avant l’industrialisation. L’adaptation des mousses à leur nouvel environnement oriente les recherches des biologistes davantage intéressés, pour la plupart, à l’identification de mousses séchées qu’aux problèmes de conservation posés par leur culture. De plus, elle oblige la formation d’une équipe multidisciplinaire composée d’un architecte, de trois écologistes et d’un étudiant-stagiaire travaillant de concert avec l’artiste. En lieu et place d’un plaidoyer en faveur de la protection des espèces en danger, l’artiste poursuit à petite échelle un effort positif pour adapter la science aux conditions écologiques. Ici, l’art et la science se rejoignent dans un acte de concertation, où la nature n’est plus perçue comme une réalité à dominer, mais comprise à partir de la conscience de notre présence dans cette nature.

(D’après un texte publié dans le catalogue Elementæ Naturæ, une exposition conçue et organisée par Michiko Yajima sur le site extérieur du Musée d’art contemporain de Montréal à la Cité du Havre, du 7 juin au 6 septembre 1987.)

ENGLISH.

In appearance, the recent works of Francine Larivée break with the themes for which she is most known: in particular, her feminist stance in Chambre Nuptiale. As do the other works of this exhibition, Jardin de vie – Vision du regard aigu investigates the concept of nature through the expression of the art object, an explicit reference here that is otherwise figured less directly in the exhibition’s other installations. The artist takes mosses, lichens from their natural environment and integrates them into simple geometric forms, presenting them in an artificial environment with which they are sometimes totally at odds. Initiated in 1983, this recent series of works intitled Jardin-paysages combines two practices, which embody the changing conditions of our relationship with nature: landscape representation of the world and the art of the garden. With this sense of a dynamic natural order, the artist establishes links between nature, aesthetics and science in terms, which renew the social import of her artistic approach.

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© Francine Larivée / SODRAC (2018), Jardin de vie. Vision du regard aigu, 1987

At first viewing, Jardin de vie – Vision du regard aigu looks like a model for a utopic, imaginary land. The brillant green of the mosses models peaks, hills, valleys and plains fomr the priviledged vantage point of a distant observer. The fragility of the organic material, however, oblifes the artist to combine the formal composition with an open program aimed at fostering the development of a specific ecosystem. Thus, with the help of specialists, Larivée’s first step is exhaustive scientific research and a passive observation of the rhythms of nature. She draws up a scholarly taxonomy of the different moss species according to their particular environments and creates an artificial environment favorable to their survival. The artist then installs peat moss to provide a fertile ground for these particular forms of vegetation. Their preservation also requires protection from the drying effects of sunlight and wind; for their water needs, she has constructed a complex irrigation system. Next, in a more affirmative action, she selects a variety of species for their texture, color and tonal intensity and integrates them into this foreign environment. Here, only the growth of the moss elineates and moulds the surface of the work. In an act of overt expression and conscious of her active presence in nature, Francine Larivée subjects nature to her design; in return, nature dictates a form contingent upon the probabilities of the vegetation’s survival.

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© Francine Larivée / SODRAC (2018), Jardin de vie. Vision du regard aigu, 1987.

It is the relative instability of the organic material, in contrast with the permanence of the traditional artistic materials, that represents the uncertainty which is at the heart of this work is at the heart of this work. The artist’s unremitting effort in the daily processing of the climatic and biological date necessary for the survival of the vegetation (observable in particular in the exhibition Mousse en situation, Test 1) is testimony to the vegetation’s uncertain fate. The viewer’s experience of Jardin de vie – Vision du regard aigu focuses, in a moment of perception, and understanding of the work’s “becoming” and the representation of its life and death. Beyond a view of landscape, the sustained attention of the viewer captures the ephemerality of the work which is always on the verge of dazzling expansion or imminent death. This fragility echoes – as the whole echoes the parts – the precariousness of reality and the ominous threats posed to our existence.

The environmental works of Francine Larivée – Mousses en situation, Test 1 in the air-conditioned space of Place Ville Marie and Enfouissement de traces in two abandoned silos in the old Port of Québec City – use contrasting elements to remind us of our society’s alienation from nature. In Jardin de vie – Vision du regard aigu, the complexity of the installation is necessary to keep the mosses alive and is eloquent testimony to the striking differences between nature and modern society. Thus, the artist’s position remains sociological and coincides with her initial preoccupation; however, her method goes beyond conveying a didactic message that makes us confront pre-industrial nature. Her attempt to adapt the mosses to a new environment perhaps suggest that biologists consider new research methods that are more concerned with solving problems of conservation than with identifying dried mosses. Moreover, her investigations have made it necessary to put together a multidisciplinary team comprising an architect, three ecologists and a student-apprentice, all working in conjunction with the artist. Instead of a plea for the protection of endangered species, the artist is pursuing, on a small scale, a plan to orient science toward examining ecological conditions. Art and science thus unite in a dialogue in which nature is no longer considered as an element to be dominated, but is understood instead in terms of our conscious presence within it.

(From a text published in Elementæ Naturæ, a catalog accompanying the exhibition designed and organised by Michiko Yajima, on the exterior site of the musée d’art contemporain de Montréal at the Cité du havre, from jUne 7 to Septembre 6, 1987.)

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