Claude Mongrain. Déjeuner sur l’herbe avec nature morte.

Autour de Déjeuner sur l’herbe de Claude Mongrain,  présentée sur le balcon à l’étage et sur le site extérieur du Musée d’art contemporain de Montréal, à la Cité du Havre, lors d’«Elementae Naturae», une exposition conçue par Michiko Yajima. | Around Claude Mongrain’s Déjeuner sur l’herbe, on the balcony and on the outdoor site of the Musée d’art contemporain de Montréal, in the Cité du Havre, in « Elementae Naturae », an exhibition curated by Michiko Yajima.  (Français – English)

ENGLISH FOLLOWS

Dans ses premières œuvres, Claude Mongrain use d’un répertoire restreint de matériaux aux formes géométriques simples, issues d’une production industrielle. Il tire profit de leurs qualités physiques intrinsèques dans des compositions inusitées où la masse de chaque élément et sa répartition dans l’ensemble déterminent la façon dont l’aplomb général était maintenu. En apparence, ces sculptures soumises à la loi de la gravité véhiculent une information sur les propriétés réelles de leurs composantes et expriment les différents équilibres en cause. Elles illustrent les lois immuables de la physique et leurs incidences ponctuelles sur la pratique, et assimilent la sculpture à ses qualités matérielles fondamentales.

Ainsi définie, la pratique sculpturale se résume à la formalisation des principes qui la gouvernent et, en cela, elle semble tributaire de la pensée didactique de la science classique. Cependant, les œuvres sont plus complexes qu’il n’y paraît à première vue car l’artiste exploite de façon extravagante les tensions dynamiques et les équilibres instables. La solidité des œuvres ne tient qu’à peu de choses, parfois uniquement à un fil, et leurs fondations exagérément précaires semblent ne pas pouvoir résister aux forces qui perpétuellement les menacent. Sous nos yeux, ces constructions mouvantes s’exhibent désormais comme le résultat aléatoire des forces antagonistes qui influent sur la matière et jouent simultanément les récits de leur chute et de leur érection.

Par la suite, l’artiste juxtapose et superpose, sous forme d’amoncèlements, des masses de béton aux extrémités texturées par le grain du matériau. Par contraste avec l’allure générale très achevée de l’ensemble, ces arêtes irrégulières paraissent cassées, effritées ou abîmées et évoquent des ruines. Ainsi, dans Construction méditerranée réalisée en 1979, apparaissent une colonne tronquée et un fragment d’entablement ou de dallage. Cette première lecture référentielle s’estompe toutefois rapidement au profit d’une interprétation plus complexe. Dès lors, dans la rugosité de la matière, le spectateur pressent la fluidité du béton préalable à son séchage. Ainsi, les sculptures affichent indirectement, par-delà les qualités matérielles spécifiques du matériau, tout le travail de moulage et de façonnage exécuté à l’atelier. Cette visibilité de la fabrication jumelée à la suggestion de ruines retrace l’histoire ambigüe d’une sculpture qui se concrétise ou se détériore. À sa précarité matérielle porteuse de récits divergents, répond en écho une seconde ambivalence interprétative tout aussi équivoque.

Dans ses œuvres récentes, comme Déjeuner sur l’herbe avec nature morte (1987) réalisée spécifiquement pour cette exposition, Claude Mongrain exploite toujours de façon dynamique les ambigüités explorées successivement au cours de sa carrière. Ainsi, il use abondamment de constructions instables et de la visibilité des différents états de la matière, mais aussi simultanément, du pouvoir d’évocation et d’illusion des matériaux dans des arrangements ouverts à la narration et à l’imaginaire. Cette utilisation métaphorique des éléments sculpturaux dématérialise les œuvres dont le caractère tangible s’affirme par ailleurs toujours avec évidence. De la sorte, l’artiste maintient en tension dynamique l’affirmation des qualités physiques des sculptures et de leurs différentes composantes, et l’effacement de ces caractères concrets derrière un certain pouvoir d’évocation. Se confondent alors la vision de formes abstraites suggestives, sur lesquelles se construit une figuration, et la vision d’une représentation en processus de déconstruction. De plus, la présentation éclatée de l’ensemble favorise une multiplication des points de vue du et des perspectives, qu’exacerbent de brusques changements d’échelle  dans l’ensemble comme au sein de chacune de ses parties.

Dans Déjeuner sur l’herbe avec nature morte, Claude Mongrain accumule donc, sans les réconcilier, une variété incroyable de problématiques qui brouillent notre perception. À l’instabilité matérielle première correspond désormais une instabilité interprétative plus complexe où se côtoient le récit de la construction de l’œuvre, celui de sa fabrication et les histoires disparates que son pouvoir d’évocation fait naitre et croitre. Partant de la cristallisation momentanée et fragmentaire d’une idée qu’il modifie imperceptiblement à l’infini, Claude Mongrain aménage ainsi une aire mentale ouverte à l’imaginaire. Dès lors, il laisse libre cours aux multiples transformations imposées à l’œuvre par les accidents rhétoriques dont elle est porteuse.

À l’inverse du modèle schématique issu d’une formalisation, les images abstraites derrière lesquelles l’œuvre semble se résumer servent plutôt de moteur à la découverte de son aspect toujours changeant. Insaisissable dans son ensemble selon un point de vue privilégié, la mouvance toujours fugitive de cette sculpture de Claude Mongrain participe à la dynamique du site qui l’accueille. Elle nous confronte à l’aspect provisoire et partiel de notre perception et oblige à une lecture active fondée sur la finitude de cette expérience.

 

ENGLISH

In his early works, Claude Mongrain made use of a limited repertory of simple geometric forms borrowed from industrial production. He took advantage of their intrinsic physical properties in unusual compositions in which the mass of each element and its distribution throughout determined the way the general balance was maintained. In appearance, these gravity-governed sculptures convey information about the actual properties of their components and express the various balances at play. They illustrate the unchangeable laws of physics and their repercussions on artistic production and reduce sculpture to its fundamental material properties. Thus, sculpture is given form through the objective understanding of the principles that govern it; it is therefore in the didactic tradition of classical science. The works, however, are more complex than they first appear since Mongrain exploits the dynamic tensions and unstable balances in an extreme and extravagant way. The stability of the works is far from assured – they are sometimes literally hanging by a thread – and with the exaggerated instability of their foundations they seem unlikely to withstand the forces that are constantly threatening them. Under our very eyes, these mobile constructions manifest the aleatory consequences of opposing forces that influence matter. Simultaneously, the works play out narratives of both their own demise and construction.

In later works, Mongrain juxtaposes and superimposes piles of concrete masses, where the edges reveal the textured grain of the material. In contrast to the general finished look of the whole, these rough edges appear to be broken, crumbling, damaged and thereby evocative of ruins. Construction méditerranée (1979), for example, consists of a truncated column, a fragment of entablature or paving slab. The viewer’s first referential reading, however, recedes into a more complex interpretation. He senses the fluid, unmoulded concrete in his experience of the rough, corrugated surface. Thus, the sculptures demonstrate indirectly beyond the specific properties of the material, all the studio work involved in moulding and shaping. This view of the fabrication, coupled with the suggestion of ruins, retraces the ambiguous history of a sculpture that materializes or deteriorates. This second interpretative ambivalence, then, echoes the precariousness of materials with its evocation of various narratives, and is just as equivocal.

In his recent works, such as the one presented her, Déjeuner sur l’herbe et nature morte, Claude Mongrain continues to dynamically exploit the ambiguities he has explored throughout his career. Thus, he makes frequent use of unstable constructions and various states of matter. Simultaneously, however, he uses the evocative and illusory powers of materials in arrangements open to narratives and the imagination. This metaphoric use of the sculptural elements dematerializes the works yet their tangible characteristics are still in evidence. In this way, the artist establishes a dynamic tension: he affirms the physical properties of the sculptures and their components, and then obliterates them through their evocative power. The vision of abstract, suggestive forms upon which a representation is constructed blends with a vision of a representation being deconstructed. In addition the work’s centrifugal presentation multiplies the viewer’s points of views; it accentuates the abrupt changes of scale both in the work as whole and in its parts.

Thus, in Déjeuner sur l’herbe et nature morte, Claude Mongrain amasses, without reconciliation, and incredible variety of problematics which blur any clear perception of the work. In addition to an initial material instability is an increasingly complex interpretative instability: together with reflexivity on the work’s construction, its fabrication, are the disparate narratives whose evocative powers have been engendered and developed. Starting with the momentary and fragmentary crystallization of an idea, Mongrain installs within the variations of this initial representation and open mental space, one that is open to the imagination. From there, he gives free reign to the numerous transformations resulting from the rhetorical accidents that the work provokes. Contrary to classical deductive models, the abstract images in which the work seems temporarily engulfed serve as an impetus toward discovering the work’s very nature. This conceptual escape of meaning allows a fugitive movement that places sculpture within a dynamic that is larger than the nature within which it is contained, yet also reflective of this nature as well. Like nature itself, the work obliges us to acknowledge the provisional and partial nature of our perception; it requires us to make an active reading based on the finitude of our experience.

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