Alain Fleischer, Gilbert Boyer, «Artistes en miroir».

De prime abord, l’œuvre, réalisée en collaboration par Alain Fleischer et Gilbert Boyer et présentée à l’ancienne Librairie Champigny ainsi qu’à la Galerie Optica, déroute. Allusive et mystérieuse, elle provoque une infinité de lectures sans jamais concentrer les récits qu’elle convoque. Son sens échappe sans cesse à la description ou au récit de sa réalisation, même si ce dernier, parfois au cœur du propos, s’avère plus éloquent.

Lors d’un séjour à Paris, Gilbert Boyer remarque des œuvres d’Alain Fleischer présentés dans une exposition collective célébrant le 150e anniversaire de l’invention de la photographie. Invité à exposer une œuvre réalisée en collaboration, il communique avec Alain Fleischer en France pour lui proposer un travail à quatre mains. Déjà complices en regard de leurs préoccupations et de leurs intérêts respectifs et réciproques, tous deux forment rapidement un projet commun. À partir de là, une série de rencontres s’organisent et de nombreux échanges outre-Atlantique s’engagent au téléphone, par la poste ou par télécopieur. À la veille d’un rendez-vous à Montréal, l’opportunité d’utiliser la devanture d’une ancienne librairie leur est offerte. Ils conviennent alors d’une présentation en vitrine qui guidera ensuite le concept d’exposition en galerie.

À titre de prologue, les couvertures de deux livres apparemment distincts seront projetées sur la vitrine de l’ancienne Libraire Champigny depuis l’intérieur. Sous le titre L’exposition de projets – Une projection d’idées, Alain Fleischer signe des récits traduits du hongrois et publiés chez Gallimard, dans la collection « Du monde entier ». Il s’inscrit ainsi en toute conscience dans une institution littéraire spécifique et imite la mise en page et le mode de présentation propres à cette maison d’édition. Il en va de même pour Gilbert Boyer qui publie Vues de loin (Vitrines) dans la collections « l’ère nouvelle » chez XYZ, un éditeur québécois. Tous deux usent donc des particularités de l’image de marque de ces éditeurs comme autant d’indices qui témoignent par ricochet de leurs carrières et de leurs origines respectives.

Dans l’espace de la galerie, les titres de chapitre de chacun des deux livres, gravés dans la surface polie des tablettes de verre d’une bibliothèque, se présentent sous forme de tables des matières. Les premières lueurs… le premier amour… les dernières images… le dernier acte… les derniers mots résument le livre d’Alain Fleischer. La correction… le fax de la fin… les échanges… avril et novembre… une autre vitrine constituent le propos de Gilbert Boyer. Les formules littéraires du premier évoquent tantôt le livre comme objet, tantôt les multiples récits qu’il rapporte. Tandis que les expressions choisies par Gilbert Boyer réfèrent davantage aux connivences et aux différences qui le lient à Alain Fleischer, ainsi qu’à l’histoire de leurs échanges réciproques.

Sur le mur opposé de la galerie, deux diapositives nous dévoilent le contenu des livres annoncés par les maquettes de couvertures et les bibliothèques-tables des matières. Sur la page de gauche d’un des volumes, nous trouvons une photographie de l’escalier de l’ancienne Libraire Champigny et au même endroit dans l’autre, celle des restes d’une rencontre dans un café, parmi lesquels figure le plan modifié de la galerie, dessiné sur une serviette de papier. Présenté selon les règles de mise en page et de typographie en usage chez chacun des éditeurs choisis par nos auteurs, le même fragment de texte apparaît dans chacun des livres à des pages et à des chapitres différents. Le narrateur y raconte son expérience d’un lieu distinct de la galerie, pointé par la fiction littéraire se déroulant sous nos yeux, ainsi que la description qui lui en fut faite par un autre protagoniste à des moments et depuis des lieux différents.

Tout dans ce livre, de la page titre, en passant par la table des matières et le texte qu’on peut y lire, renvoie avec insistance à son mode de présentation visuelle. À l’instar d’un kaléidoscope, la surface polie du verre des tablettes réfléchit les titres de chapitres pour les répéter sans fin au prix de leur intelligibilité. Fragiles et diaphanes, ces rayons de bibliothèque demeurent inutilisables, condamnés à rester vides car davantage apparentés à une image qu’à un objet. En revanche, les différentes composantes visuelles de l’œuvre ne cessent de souligner leur caractère littéraire, le récit de l’histoire qui les motive et les fictions qu’elles convoquent. Toutefois, au fur et à mesure que l’exposition des divers éléments du projet se referme sur les livres projetés, ceux-ci se soustraient toujours davantage à notre perception dans une série de repliements successifs qui nous amènent à douter de leur existence même.

En fait, l’œuvre entière relève surtout du développement et du déploiement visuels d’un livre-objet, exposé dans une galerie d’art et dans la vitrine d’une ancienne librairie. Livre d’artistes à sa manière, elle évite toutefois la trop grande charge de travail artisanal et l’investissement démesuré du matériau qui souvent caractérise cette pratique. La lecture de cette installation et la contemplation des récits qu’elle institue, nous confrontent ainsi davantage aux différentes et aux correspondances qui identifient ou distinguent objets d’art visuel et objets de littérature dans toutes leurs ambigüités. Partie prenante de ces deux univers, le travail d’Alain Fleischer et de Gilbert Boyer réfléchit les écarts et les chevauchements possibles entre ces deux médiums, ainsi que les déterminismes des institutions qui les supportent. Toutefois, au delà de son caractère pluridisciplinaire apparent, il témoigne avant tout du caractère global du geste de création et s’adapte mal aux distinctions faites entre les différents arts, que les notions mêmes de multidisciplinarité et d’interdisciplinarité parfois colportent.

Entreprise partagée, s’il en est une, tant en vertu de la signature qu’en regard de son statut comme objet visible ou lisible, cette œuvre se pose comme une fixation momentanée d’équilibres instables, gardant toujours la trace des tiraillements incessants dont elle est issue. Elle ne cesse de référer, sans détour ou par ricochet, aux écarts et aux correspondances, ainsi qu’aux décalages et aux synchronismes de sa réalisation. Beaucoup plus qu’un objet ou une image, elle enregistre ainsi le lent parcours minutieusement réglé de sa conception. Cette fine superposition de traces, dans les invitations qu’elle nous lance et les relais qu’elle nous offre, consigne aussi le parcours du regard retardataire du spectateur.

En conséquence, ce lieu des rapports réciproques d’Alain Fleischer et de Gilbert Boyer, de la littérature et des arts visuels, du réel et de la fiction, se pose aussi comme le point de départ des échanges tout aussi incomplets et discontinus que j’entretiens avec l’œuvre. À ce titre, j’aurais aimé écrire une lecture de l’œuvre plus flottante et les points d’ancrage de mon expérience davantage apparents, de manière à ce que ces derniers mots, s’allient à ceux d’Alain Fleischer dans Le premier regard du libre d’Alain Fleischer et de Gilbert Boyer, dans Vitrines (Vues de loin).

Commentaire sur «Artistes en miroir», présenté à Optica, centre d’art contemporain, et à la librairie Champigny, Montréal, du 23 novembre au 20 décembre 1991, publié dans Parachute, no 67, juillet 1992, p. 32 à 33.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s