«Voiles» de Claire Beaulieu

Alors enceinte de ma fille Alice, j’ai été interpellée par les références à l’expérience féminine que comporte ce corpus d’oeuvres de Claire Beaulieu,  une pratique de la peinture en lien avec le corps et la nature toujours singulière. (Français – English).

Presque muettes, les œuvres de la série «Voiles» que Claire Beaulieu présente à la Galerie Verticale m’ont gagnée petit à petit, comme un murmure, dès que je les ai vues à l’atelier. Ces grandes toiles nous touchent à la fois par leurs qualités picturales et le coté aérien d’un matériau tout en délicatesse. Elles mettent en scène un symbolisme tantôt clair, tantôt obscur, constitué de références à l’histoire de l’art, de marques d’un mode de production et d’évocations de rêves et de désirs intimes. En fait, tout nous est ici donné à voir dans un jeu ambigu d’opacité et de transparence, entre apparition et occultation.

Voiles, installation, Claire Beaulieu

© Claire Beaulieu / SODRAC (2018), Voiles, installation galerie Verticale (Laval), 1993

L’ensemble consiste en trois soies suspendues librement dans l’espace de la galerie et devant lesquelles sont déposés différents petits objets de tissu, poupées-fœtus et empilement de carrés d’une étoffe très délicate. La composition en grille de chacun de ces tableaux, peinte ou inscrite dans leur confection même, assure la cohérence visuelle de la série. Selon moi, elle contribue aussi à marquer la tradition picturale dont ce travail s’inspire. En effet, la grille affirme la retenue de l’art moderne, la volonté de s’abstraire et de ne citer que l’autonomie de l’œuvre d’art en opposition à un art voué à la représentation du réel. Presque absente de la peinture du dix-neuvième siècle, la récurrence de la grille tout au long de la modernité, chez Mondrian, Robert Ryman, Agnès Martin et chez Borduas, entre autres, l’institue pour plusieurs en emblème de cette période. Dans le travail de Claire Beaulieu, ce motif ne se limite toutefois pas à la manifestation visuelle d’une filiation moderniste et le jeu formel dicté par ce quadrillage est plus complexe qu’il n’y paraît à première vue.

Ainsi, dans une des «Voiles», à une grille verte peinte sur une soie violette, elle-même divisée en carreaux cousus ensemble, s’ajoutent nombre de grilles, blanches, rouges et bleues, peintes ou dessinées, ainsi que plusieurs autres visibles sur le carré de tissu fixé au centre de la toile. De plus, la rencontre des abscisses et des ordonnées de la grille, mise en scène dans chacune des œuvres ou dans certaines de leurs composantes, n’est pas sans évoquer la trame et la chaine de l’étoffe dont les soies sont faites. Le motif de grille condense ici la représentation de la surface peinte du tableau et celle du tissu qui lui sert de support. Dans un article intitulé « Grids », Rosalind Krauss souligne la capacité paradoxale de la grille à faire coïncider un motif purement abstrait et un symbole universel (1). Par le biais d’une référence au tissage, Claire Beaulieu explore ce pouvoir du quadrillage à faire exister sans problèmes, dans une sorte de suspension logique, des états contradictoires. La stratigraphie de lectures qu’elle impose ainsi, s’enrichit avec la transparence du matériau, l’empilement d’étoffes qu’elle laisse deviner et l’ajout d’objets au sol.

À ce titre, la série «Liens», produite presqu’en même temps et présentée un peu plus tôt à la galerie B-312, semble donner une éloquence toute particulière aux «Voiles». Dans l’œuvre Liens, par exemple, Claire Beaulieu fait cohabiter canevas, papier et panneaux de bois avec carrés de tissus fins peints et gants délicatement épinglés au mur, confondant alors représentation picturale et vêtement féminin, ainsi que ce que chacun dévoile ou dissimule. La paire de gants de cuir présentée mains jointes entre des morceaux d’étoffe épouse la douce sensualité de la main qui les a quittés depuis peu de temps. Tandis que la matérialité du cuir rappelle la finesse du grain de la peau et réitère en celà le contact étroit, la caresse des gants sur l’épiderme et la chaude étreinte des gestes qu’ils esquissent. Au-delà du rôle d’apparât associé au vêtement, c’est son mariage intime au corps que l’œuvre nous rend ainsi tangible. Ces gants et ces voiles fins laissés libres aménagent en fait une place pour mon propre corps, cristallisent la perception de sa présence dans mon œil le temps d’un regard. Ils évoquent également la main de l’artiste à l’œuvre, le travail de couture et d’épinglage qui a présidé la fabrication de chacun des éléments et à leur élégante présentation au mur.

L’œuvre Voile de la série éponyme paraît développer encore plus cette idée du corps, notamment de la figure du corps féminin. Le grand carré de dentelle et la paire de gants de coton blanc accrochés juste à côté évoquent plus qu’un simple vêtement mais plus spécifiquement une robe de mariée. Tandis que le petit morceau d’organza peint épinglé au centre de ce voile de dentelle rappelle, lui, la souillure du sang sur les draps que l’on exhibe à l’occasion de la nuit de noce. J’ai vu ici non pas tant la représentation d’un corps sensible mais plutôt une allusion à sa prise en charge dans l’ordre du social par le biais du rituel. L’artiste explore toutefois la figure du couple d’une manière mystérieuse plus équivoque. Au delà d’un simple renvoi à l’institution du mariage, l’union étroite des époux et leur expérience d’intimité partagée se traduisent dans les doigts entrecroisés des gants et dans l’image du couple enlacé esquissé à l’aquarelle dans plusieurs œuvres des séries «Voiles» et «Liens». La délicatesse du matériau ou du dessin à peine perceptible éveillent alors la sensualité du spectateur, titillent son corps, chatouillent ses sens et exacerbent ainsi la part d’érotisme et de plaisir des jeux amoureux ici représentés.

L’artiste ne présente cependant pas la sexualité uniquement comme expérience sensuelle. Ses œuvres comptent en effet nombres d’allusions à la fécondation résultat du coït, tel que l’image d’un couple enlacé laissant voir en transparence la représentation schématique d’un spermatozoïde pénétrant un ovule et la présence de poupées-fœtus déposées au sol devant les toiles qui leur servent de matrices. Par le biais de ces figures, c’est aussi toute l’expérience de la maternité qui est pointée. Le fœtus de velours vert et les morceaux de bébé de soie blanche suscitent chez moi, une envie de les embrasser, les caresser et les cajoler, un sentiment maternel, lié à la fois à la conscience de ma puissance devant leur apparente fragilité et au constat de ma propre vulnérabilité. L’iconographie et les rapports inusités entre les éléments formels joignent le corps de l’œuvre et les organes génitaux féminins, de même que la création artistique et la procréation, dans un réseau de correspondance inédites. Dans l’œuvre intitulée Deux de la série «Liens», ce rapprochement sous-entend même la reproduction de certaines espèces végétales et, par voie de conséquence, la force créatrice de la nature. L’artiste et le processus de création par lequel elle s’exprime, sont ainsi situés et identifiés dans une complexe cosmogonie universelle.

 

Claire Beaulieu brosse ainsi le tableau d’une situation qui permet l’expression d’une certaine expérience féminine de la sensualité, de la sexualité et de la maternité, mais qui intègre cette expression à la création artistique et à une réflexion autour de la pratique picturale. Comme l’araignée qui bâtit sa toile d’elle-même, elle inscrit ainsi, à partir du fond intime de son être, le tissu d’une mémoire personnelle, l’espace d’une expression propre, dans le corps même de la peinture. Pour moi, qui fut toujours intéressée par la peinture moderniste et qui était enceinte de presque huit mois lors de ma première visite à l’atelier de l’artiste, ce double retour me permet d’entrevoir la possibilité de conjuguer à la même personne, mes acquis de critique et mon nouveau statut de mère.

« Des fils, des mains se lient pour réparer un passé, faire tenir un présent et réinventer un avenir », Claire Beaulieu

Publié dans Claire Beaulieu. Voiles, Claire Beaulieu et Galerie Verticale, éditeurs.

  1. Rosalind E.Krauss, “Grids”,  The Originality of the Avant-Garde and Other Modernist Myths, Campbridge, Massachusetts: The MIT Press, 1985, pages 8 à 22.

 

ENGLISH

Silent almost, the works in the Voiles series that Claire Beaulieu presented  at Galerie Verticale in 1994 grew on me gradually at the time, like a murmur, from the first moment I saw them in her studio. I was touched by the pictorial qualities and aerial aspect of the delicate fabric in these immense veils. They set up a symbolic register that fluctuated between limpidity and obscurity, one composed of references to art history, traces of technical processes, and evocations of dreams and intimate desires. Everything was delivered over to the gaze in an ambiguous play of opacity and transparency, suspended between appearance and concealment.

Voiles consists of three sheets of silk suspended in the gallery space slightly above and behind various small fabric objects placed on the floor. The objects include a foetus-doll and a pile of very delicate fabric squares. Painted on or sewn into the very fabric of each painting, a grid composition ensures the visual coherence of the series. In my view, it also serves to denote the pictorial tradition in which this work is inscribed. Indeed, the grid affirms modern art’s resolution to keep silent, its will to abstraction, and its determination to refer only to the art work’s autonomy – in opposition, that is, to an art devoted to the representation of the real. Almost absent from nineteeth-century painting, the grid has become, for some, emblematic of modernity because of its persistence in the works of Piet Mondrian, Robert Ryman, Agnes Martin, Paul-Emile Borduas, among others. In the work of Claire Beaulieu, however, the motif is not restricted to the mere visual disclosure of a line of development; the formal interplay ordained by her grid is more complex than an initial glance might suggest.

One of the veils is comprised of a green grid painted on a violet square of silk, which itself stitched together from smaller squares. Three more grids, roughly the same size as the green grid, are painted or drawn on in red, white and blue respectively; and several more grids can be seen on the small patch of fabric attached to the centre of the veil. The intersections of the abscissas and ordinates displayed in each of the works, or in some of their components, are not without echoes of the warp and weft of silk fabric. An initial reading reveals that the motif condenses representations of both the painted surface and the fabric which serves as its support. In “Grids,” _ Rosalind Krauss underlined the paradoxical capacity of grids to enable purely abstract motifs to coexist with symbols of content that lays claim to universality. In making reference to the act of weaving, Beaulieu also makes use of the grid’s capacity to allow contradictory states to exist unproblematically in a kind of logical suspension. The stratigraphic readings she compels us to make increase in complexity due to the transparency of the material, the very buildup of fabric adumbrated by the transparency, and the addition of fabric objects on the gallery floor.

The Liens series, produced almost at the same time and shown a little earlier at Galerie B-312, seems to confer a special eloquence on the Voiles pieces. In Liens, for example, by combining canvas, paper, and wood panels with squares of fine, painted fabric and leather gloves delicately pinned on a wall, Beaulieu conflates pictorial representation with female attire, the hidden content with the manifest. In the form of joined hands placed between squares of fabric, the gloves espouse the mild sensuality of (recently withdrawn) hands, while the gloves’ materiality evokes the fine texture of skin and, in so doing, reiterates the close contact and warm embrace of the gestures they describe. Beyond the ceremonial role associated with clothes, it is their intimate union with the body that is made tangible. Indeed, these gloves and free-floating veils make a place for my body, crystallize the perception of its transient presence on my retina. They also evoke the hand of the artist at work, the tasks of pinning and sewing that attended the making of the components and their elegant presentation on and in front of the wall.

A work titles Voile, in the series of the same name, seems to develop the idea of the body – particularly the female body – even further. The large patch of lace and the pair of white cotton gloves hung next to it evoke not just any piece of clothing but, more specifically, a wedding dress; similarly, the small square of painted organza pinned to the middle of the lace calls to mind the blood-stained sheets long exhibited on wedding nights. For me this was not so much a representation of the sensate body as an allusion to the role of ritual in the exercise of social control over women’s bodies.

The artist explores the figure of the couple in a mysterious and more equivocal manner. Not confined to a mere reference to the institution of marriage, the close union of spouses and their experience of shared intimacy is reflected in the interlaced glove fingers, as well as in the embracing couple traced in watercolour on several of the works comprising Voiles and Liens. The delicacy of the material and of the almost imperceptible figures awakens the viewer’s sensuality, titillating the body and stirring the senses and thereby intensifying the charge of eroticism and pleasure contained in the amorous play represented in these works.

The artist does not, however, present sexuality only as a sensual experience; more than once, in fact, her works allude to the fact of impregnation. They do so in images such as that of the embracing couple on whose bodies one can make out a sort of cutaway diagram of a spermatozoon, penetrating an ovum, or in the foetus-dolls placed on the floor in front of the veils which, in turn, function as uteri for the dolls. Through these figures, the whole experience of maternity is signified. The green velvet foetus and the white silk infant limbs make me want to hold them in my arms, to caress and cuddle them – a maternal feeling lined to both the awareness of my omnipotence before their apparent fragility and the realization of my own vulnerability. The iconography and the exceptional relationships established among the formal elements join the body of work and the genitalia, along with procreation and artistic creation, in a network of correspondences. In Deux, a work in the Liens series, this coming together is implied even in the reproduction of certain plant species and, consequently, in the creative forces of Nature. The artist and the creative process by which she expresses herself are thus situated and identified in a complex universal cosmogony.

Bustier, Voix lactée, Claire Beaulieu

© Claire Beaulieu / SODRAC (2018). Bustier. Voie Lactée (Chest. Milky Way), 1993

Beaulieu thus describes a situation that allows for the expression of a certain kind of female experience comprising sensuality, sexuality and pregnancy, yet one that integrates expression into artistic creation and makes it part of a self-directed critique of pictorial practice. Like the spider spinning its web out of itself, Beaulieu takes the intimate depths of her being as a point of departure and goes on to inscribe, on fabric and space, both a personal memory and a form of expression that is all her own. And she accomplishes this entirely from within the corpus of her pictorial practice. For myself, who have always been interested in modern painting and was almost eight-months pregnant when I first visited the artist’s studio, this double return holds forth the possibility of combining my achievements as a critic and my new status as a mother in the same person. As the artist put it so well herself, “Hands and thread conjoin in order to restore a past, hold together a present, reinvent a future.” (2)

(Translated from French by Donald Mc Grath)

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