Papa, les petits bateaux qui vont sur l’eau ont-ils des jambes?

Entretien entre Guy Perrault, ingénieur géologue, et sa fille Marie sur les volcans, le volcanisme, les volcanologues et le film La fourmi et le volcan de Céline Baril, liant le destin de l’Islande à celui de Hong Kong, à la veille d’être rétro-cédée à la Chine à l’époque. (Français)

M.P. Lors d’un voyage en Islande, Céline Baril se découvre un intérêt pour les volcans et l’activité terrestre. Toi papa, d’où te vient ton intérêt pour les roches et la géologie?

G.P. Étant originaire de l’Abitibi, j’ai grandi dans un monde minier, j’ai travaillé à la mine Malarctic comme presque tout mes frères. J’avais alors l’ambition de devenir riche et important et l’homme le plus puissant de la ville était le gérant de la mine. Je ne suis donc d’abord intéressé au génie minier que j’ai rapidement délaissé pour me consacrer à la recherche appliquée puis à la recherche fondamentale en géologie.

M.P. Les volcans et le volcanisme t’intéressaient-ils dès le départ ou tu t’y es intéressé par inadvertance en marge de tes préoccupations personnelles?

G.P. Les termes de volcan et volcanisme couvrent une activité de la terre assez considérable qu’il est facile de partage entre volcanisme ancien et volcanisme actuel. L’adjectif « actuel » désigne ici l’activité de volcans qui risquent encore de s’éveiller aujourd’hui, ou dans le prochain millénaire comme par exemple le Stromboli et le Vésuve en Italie, les monts Nakasaki et Fuji au Japon et les volcans d’Hawaï et d’Islande. Par contraste, le volcanisme ancien se rapporte à des phénomènes qui datent de près de 2,6 milliards d’années et qui nous ont donné les roches riches en minerai de toutes sortes de l’Abitibi.

À un gisement particulier correspond un volcanisme particulier qui détermine l’organisation. Une plus grande compréhension des phénomènes volcaniques qui ont donné naissance aux différents gisements signifie donc une meilleure connaissance des caractéristiques spécifiques de chacun de ces gisements. Comme le très riche mènerai de l’Abitibi est d’origine volcanique, je me suis d’abord intéressé à l’activité volcanique très ancienne de cette région.

M.P. Mais quelle est donc l’importance des phénomènes liés au volcanisme par rapport au reste de l’activité terrestre?

G.P. Plus de 90% des 30 ou 40 kilomètres de la croûte terrestre sont des basaltes et des roches d’origine volcanique recouvert d’une infime couche de sédiments.

Pour plus de la moitié des géologues ou ingénieurs géologues le volcanisme est un fait nécessaire. En effet, le travail des scientifiques se partage entre l’étude de l’activité volcanique surtout ancienne et dont le moteur économique est la découverte de gîtes minéraux exploitables comme l’or, le cuivre, le zinc ou le plomb (hard-rock geology, appelée géologie des gîtes en français) et l’étude d’autres phénomènes plutôt liés à l’empilement de sédiments motivée par la recherche de pétrole (soft-rock geology, géologie du pétrole).

M.P. Tu me laisses penser que les recherches des volcanologues sont plutôt marginales en regard des différents enjeux économiques.

G.P. Pour la plupart des chercheurs engagés dans une recherche fondamentale comme la définition de nouvelles espèces minérales, les bienfaits économiques sont toutefois accessoires dans l’activité de connaître. À l’instar du signal horaire officiel, leur compréhension de la nature et de la structure des choses sert plutôt à nous en donner une perception claire et précise dans un contexte donné

Toutefois, l’activité des volcans ne nous donne des gîtes minéraux qu’après des millions d’années; dans l’immédiat elle cause surtout des dégâts considérables et de nombreuses pertes de vie. Les recherches des volcanologues sont donc principalement axées sur l’amélioration des connaissances dans le but de prévoir l’imminence d’éruptions et de minimiser les conséquences néfastes de ces phénomènes dévastateurs.

M.P. Le travail du volcanologue est en fait bien différent du tien.

G.P. Oui, il est beaucoup lié aux voyages d’exploration et doit toujours tenir compte du dynamisme de l’activité volcanique. Il place immédiatement le chercheur en position de spectateur et parfois même de victime. Bien que similaire en principe, la position particulière du scientifique comme observateur est moins évidente dans un travail de recherche comme le mien.

M.P. Quels volcans sont encore actifs aujourd’hui et où se trouve l’activité volcanique la plus soutenue?

G.P. Il existe différents types de volcans. Les plus nombreux et les plus importants sont ceux de la ceinture circum-Pacifique qui comprend les arcs de cercles presque parfaits formés par les îles Aléoutiennes, le japon et la Nouvelle-Zélande, ainsi que par les côtes de l’Amérique du Sud, du Mexique et des Etats-Unis. Il est de plus en plus admis que cette activité volcanique est liée aux mouvements d’un morceau de la croûte terrestre qui glisse sur une surface visqueuse située juste en dessous, appelée la discontinuité Mohorovicic. Lorsque cette plaque qu’on dit tectonique, frappe la plaque continentale, elle s’enfouit en profondeur sous la plaque continentale. Les grandes fosses océaniques et les îles volcaniques du pourtour du Pacifique qui les voisinent, constituent l’expression de surface de ce chevauchement. La très grande compression alors causée réchauffe jusqu’à les liquéfier une partie des roches de la croûte terrestre, ensuite rejetées sous forme de lave.

Un autre type de volcanisme, celui qui va nous ramener à l’Islande, suit une grande déchirure au milieu de l’Océan Atlantique appelée la ride médio-Atlantique et située à l’endroit même où les plaques continentales européenne et africaine s’éloignent du plateau américain. Ce mouvement de traction crée une grande cassure au fond de l’Océan Atlantique qui devient le lieu d’un ruissellement de roche fondue du manteau terrestre. Les phénomènes qui témoignent de cette activité se manifestent surtout au fond de l’océan et émergent à l’occasion à sa surface comme en Islande, aux îles Canaries ou à Cap Verde, entre autres. L’Islande demeure toutefois le meilleur endroit pour observer le volcanisme associé à la fissure Atlantique car celle-ci émerge là sur plus d’une centaine de kilomètres.

M.P. Il n’est pas surprenant alors que la fascination de Céline Baril pour les volcans soit née de son voyage en Islande.

G.P. Non, pas du tout.

M.P. Par la référence aux volcans, Céline nous fait voir comment leur destinée échappe aux protagonistes de son film. Ton travail de scientifique fut aussi marqué au sceau d’imprévus, de hasard ou d’événements hors de ton contrôle.

G.P. Oui. Alors que j’accompagnais un groupe de scientifiques à la carrière de Saint-Hilaire près de Montréal, quelqu’un me demande d’identifier une roche particulière. J’essaie en vain de l’identifier à l’œil nu puis décide d’apporter le spécimen au laboratoire pour me rendre compte quelques semaines plus tard qu’on m’avait alors tendu une espèce minérale inconnue jusqu’à ce jour. Par la suite, j’ai découvert trois nouveaux minéraux dans des circonstances analogues et la carrière de Saint-Hilaire s’est avérée un site exceptionnel pour la découverte d’espèces minérales rares.

Même comme scientifiques, nous ne sommes pas toujours maîtres de nos échecs et de nos succès.

M.P. Dans un des intertitres de son film Céline affirme que « Hong Kong et l’Islande ont beaucoup en commun, entre autres le caractère imprévisible de leur destin ».

G.P. Étant donné la nature humaine, le destin de Hong Kong est effectivement incertain. La Chine continentale maintiendra peut-être cet ilot du capitalisme pour s’assurer une certaine de devises étrangères. En terme géologiques, le destin de l’Islande n’est cependant pas à proprement parler imprévisible. Les géologues prédisent à quelques milliers d’années près les différentes périodes de l’activité terrestre et les possibilités d’irruption en ce point chaud du globe. L’échelle temporelle n’a ici pas de commune mesure avec l’expérience que l’on a du temps dans notre vie de tous les jours. Le comportement des volcans n’est toutefois pas erratique.

M.P. L’ironie du sort est poussée à son comble à la fin du film alors que le volcan Askja entre en éruption en même temps que la terre tremble en Chine. Céline use là d’un scénario purement théorique, efficace pour la narration et qui témoigne en plus de la production même du film par un brassage de la caméra au moment de la prise de vue.

G.P. En termes scientifiques, les chances qu’une éruption volcanique en Islande corresponde à un séisme en Chine sont presque nulles. De toute façon, il est impossible que dans une telle éventualité es deux phénomènes aient une relation directe. Lorsqu’un se prépare à faire éruption, il se crée d’abord un réservoir de roche fondue qui se déplace, monte à la surface de la croûte terrestre et cause des petits tremblements de terre. Toutefois, à l’intérieur de la terre, aucun courant de convexion n’existe entre ce qui se passe en Islande et ce qui se passe en Chine. Une coïncidence dans le temps des deux phénomènes n’est toutefois pas à exclure. Comme en font foi les explosions du 8 août dernier à Hong Kong, aucun lieu, aucun site n’est soustrait à l’emprise de Dieu.

« Et la Reine, la sorcière qui allume sa braise dans un pot de terre, ne voudra jamais nous raconter ce qu’elle sait, et que nous ignorons. »

Pour voir le film de Céline Baril, La fourmi et le volcan, 1992.

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