Diane Gougeon. «Reach Out and Touch Someone».

Autour  d’une  installation de Diane Gougeon répondant à notre obsession pour la communication. Un extrait de l’œuvre veille sur moi en inondant mon bureau de sa lumière. (Français)

Une première version de cette installation a été réalisée pour l’exposition «Mediatrics» organisée par la Cold City Gallery à Toronto. Un ancien immeuble de la CBC / Radio-Canada accueillait alors l’événement et l’artiste y présentait son travail dans deux placards, situés côte à côte, ayant jadis servi de vestiaire dans un bureau. Dans les portes fermées du premier placard, elle avait découpé une petite fenêtre laissant voir un panorama infini de silhouettes humaines très schématiques, alors que le second, gardé ouvert, logeait une série de boules de neige déposées sur deux petites tablettes.

Des lettres gravées, composées de figurines nues inspirées de l’Alfabeto figurato de Giovanni Battista Bracelli (1632) et formant l’énoncé « I love you », baignaient dans ces sphères de verre, de même qu’une neige synthétique qui tourbillonnait au gré de nos manipulations. En effet, le spectateur pouvait prendre et agiter les boules de neige dans le placard, mais déclenchait la sonnerie du système d’alarme intégré à l’œuvre aussitôt qu’il sortait de son périmètre. Pour plus d’un, ces boules de neige évoquent la manipulation fascinée d’objets lorsqu’on est enfant, alors que l’imagerie empruntée à l’Alfabeto figurato décrit un pur plaisir corporel et la volupté du contact avec l’eau. Combinés, ces sous-entendus pointent le corps humain comme lieu de sensualité et d’érotisme. Par contraste, le dispositif réfléchissant à l’infini de petits personnages anonymes reprend le traitement froid et impersonnel de la réalité par les technologies de communication. L’artiste multiplie ainsi les allusions à une certaine plénitude physique, qu’elle oppose à la compréhension restreinte du corps humain implicite dans les médias de masse, mais cachée sous une apparente immédiateté.

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Diane Gougeon, Reach Out and Touch Someone, installation (détail), 1995(Photo : Richard-Max Tremblay)

Le titre de l’installation, Reach Out and Touch Someone, expression empruntée à un slogan publicitaire créé pour la compagnie de téléphone AT&T, résume bien cette prétention des moyens de communication actuels, tandis que l’installation nous confronte à leurs limites, par le biais de l’expérience que nous en avons dans l’espace d’exposition. Le spectateur, dont les sens ont été éveillés par l’iconographie des boules de neige et leurs qualités comme objets, réalise avec surprise l’interdit qui pèse sur le sens du toucher, lors du déclenchement du système d’alarme. Désormais intégrés à nos vies, les technologies audiovisuelles, radiophoniques, télévisuelles et vidéographiques, modèlent notre nature par la préséance qu’elles accordent à certains sens au détriment des autres. Le sensible se résume maintenant à l’audible et au visible, et le corps se réduit aux différents organes nécessaires à la communication : l’oreille pour l’écoute, la bouche pour la parole et l’œil pour la vision.

À la Galerie Samuel Lallouz, l’œuvre de Diane Gougeon reprend sensiblement le même propos. Le placard ouvert a été remplacé par une niche aménagée dans le mur de la galerie, alors que le dispositif optique multipliant les personnages à l’infini lui fait maintenant face. Montrée dans un lieu d’exposition conventionnel, l’œuvre perd la référence directe aux moyens de communications de masse que lui conférait auparavant le fait d’avoir été produite pour les bureaux de la CBC/Radio-Canada. Le titre demeure toutefois inchangé et la lumière bleutée de l’éclairage fluorescent se dégageant de chacune des deux niches n’est pas sans rappeler l’irradiation particulière de l’écran cathodique.

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Diane Gougeon, Reach Out and Touch Someone, installation (détail), 1995 (Photo : Richard-Max Tremblay)

Face à face et non plus côte à côte, la position réciproque de ces deux éléments dynamise la perception de l’ensemble, obligeant maintenant à une certaine mobilité de la part du spectateur, alors qu’il lui était possible d’appréhender l’œuvre d’un seul coup d’œil dans sa version précédente. En ce sens, l’artiste confronte ici le corps physique du spectateur à sa définition implicite par les technologies audiovisuelles davantage que dans l’installation réalisée à Toronto. Cette mise en relation, tout comme d’autres stratégies dont usent aussi d’autres artistes, nous permet d’apprécier les effets des modes de communication actuels au-delà de leur incontournable utilité.

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Diane Gougeon, Reach Out and Touch Someone, installation (détail), 1995 (Photo : Richard-Max Tremblay)

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Diane Gougeon, Reach Out and Touch Someone, installation (détail), 1995 (Photo : Richard-Max Tremblay)

Dans l’espace de la galerie, l’œuvre affiche son statut d’œuvre d’art de manière plus explicite, confrontant alors directement le système de l’art à celui des communications de masse. De par leurs dimensions et leurs positions respectives au mur, les deux niches font figure de tableaux ou de «fenêtre ouvertes sur le monde », rapprochant ainsi, dans leurs principes, l’écran cathodique et la peinture. Dans ce contexte, la phrase « to be loved to love to be loved to loved to be in love » écrite par les figurines insérées dans les boules de neige prend un sens différent du « I I I love you » donné à lire dans la première version de l’œuvre. Jadis interprété en regard de l’immédiateté promise par les technologies de communication, l’énoncé renvoie maintenant plutôt à la relation spéculaire du lien amoureux et à ses analogies avec le rapport à l’œuvre d’art. L’alternance des « to be loved » et « to love » pointe alors le spectateur et l’œuvre d’art tour à tour comme objets et sujets, acteurs et soumis à cette dynamique de séduction du regard. Le jeu d’appels et d’esquives représenté ici aménage autour des individus, des corps mais aussi de l’œuvre d’art, non pas un espace autonome mais des relations réciproques, des spirales perpétuelles où se traquent sans cesse plaisir et pouvoir.

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Diane Gougeon, Reach Out and Touch Someone, installation (détail), 1995.

D’emblée, cette installation de Diane Gougeon compromet le spectateur et à fortiori le critique dans le dispositif visuel qu’elle instaure. Elle rend ainsi suspecte une approche frontale de l’œuvre d’art, la faisant apparaître pour ce qu’elle est, tenue comme paradigme du travail de critique par plusieurs. Au contraire, au fil des rapprochements entre œuvres, médias et expériences de vie, s’avoue ici l’illusion de pouvoir embrasser la richesse des confrontations. Comme autant d’écrans de fumée, l’immédiateté apparente de la communication et la convoitise inassouvie qu’elle provoque marquent notre désir de voir et de représenter, alors qu’ici s’affiche la relative incomplétude des différents modes d’expressions comme un parasite dans l’image.

D’après un texte publié dans ETC Montréal. Revue de l’art actuel, no 31 (septembre – octobre – novembre 1995), p. 40 à 42, aussi disponible sur la plateforme Érudit.

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