VOIR, SAVOIR ET CROIRE, Œuvres de Bruno Santerre et Laurie Walker

Sur les œuvres de Bruno Santerre et de Laurie Walker des années 1990, traitant des rapports entre art et science, en référant à l’histoire du discours scientifique et aux dispositifs de vision sur lesquels se fonde l’observation qui le fonde.

Autour des années 1990, le rimouskois Bruno Santerre s’intéresse  au cabinet de curiosités, perçu par plusieurs comme l’ancêtre du musée d’histoire naturelle, ainsi qu’à des manipulations associées aux expérimentations de l’optique, lieu de rencontre possible des regards artistique et scientifique. Quant à elle, l’artiste montréalaise Laurie Walker s’inspire d’anciennes planches de botanique et des modes de présentation des sciences de la nature assurant la perception des composantes de ses œuvres à titre de spécimens naturels.

Dans leurs travaux, les références à la science se mêlent librement à des allusions symboliques chez Laurie Walker, et à une réflexion sur le dessin en perspective, la gravure et la photographie chez Bruno Santerre. Leurs œuvres provoquent ainsi une rencontre entre les domaines de l’art et la science communément perçus comme opposés, le premier étant associé à une pensée sensible et le second à la pensée déductive rationnelle. L’exposition tente ainsi de cerner les distinctions prises comme allant de soi, entre art et science, pensée sensible et pensée rationnelle.

La révolution scientifique

Au XVe siècle, débute une révolution dans les idées relatives à la Nature qui engendrera l’approche scientifique moderne. Bien que la recherche de connaissances objectives se mêle encore à l’expression d’une foi religieuse, l’impulsion scientifique découle alors d’un désir de fonder la cohérence de l’univers sur une observation de la nature plutôt que sur les dogmes de l’Église.

La perspective linéaire allait devenir un dispositif de vision emblématique de l’observation directe visée et du compte rendu minutieux qu’elle rend possible. Les artistes et scientifiques de l’époque, dont Leonardo da Vinci et Albrecht Dürer, peignaient et dessinaient avec précision les choses placées sous leur yeux. Certains scientifiques procédèrent ensuite à l’observation, la description et la classification des plantes et des animaux. La taxinomie moderne naquit de leurs recherches systématiques.

Albrecht Durer_Fenêtre de Durer_gravure

Albrecht Dürer, La perspective d’un luth, 1525

À la même époque, Nicolas Copernic rejeta l’idée que la Terre était au centre de l’univers et le seul lieu de vie possible. Ses idées, reprises par Galilée, furent articulées sur l’observation et l’expérimentation de phénomènes physiques et une application très large des mathématiques. Définissant la réalité et les méthodes scientifiques, Galilée distingua les qualités primaires quantifiables des objets de leurs qualités secondaires qui ne pouvaient être mesurées. Plus tard, avec la découverte de la loi universelle de la gravité, Isaac Newton reformula toutes les connaissances sur les corps terrestres et célestes en mouvement avec une précision mathématique inégalée.

La Nature est alors conçue en langage mathématique qu’un observateur prétend « voir » plutôt que projeter ou imaginer. En cela, la recherche objective et la pensée rationnelle se définissent comme opposées à la pensée sensible perçue, quant à elle, comme une impression souvent trompeuse ou une construction de l’esprit.

BRUNO SANTERRE

À la fin des années 1990, le corpus d’œuvres de Bruno Santerre discuté ici succède à la série Paysages indicibles présentée au Musée régional de Rimouski en 1989 et au Musée d’art de Joliette en 1990. Manières de voir exposée à plus d’une reprise en 2010 témoigne de la poursuite d’un questionnement similaire.

Inspiré du cabinet de curiosités, d’accessoires et d’expérimentations de l’optique ancienne, le présent corpus marque un certain déplacement des intérêts de Santerre par rapport aux œuvres qui l’ont précédé. L’étude du visible et de sa saisie par le regard remplace ici le questionnement sur la matérialité de la peinture articulé autour des motifs du paysage, de la table, du livre et du tableau. L’artiste dresse maintenant un inventaire des limites imposées à l’objet par sa représentation selon un point de vue particulier.

Dans Table d’optique no 1, par exemple, la petite table et la demi-sphère présentées au mur sont perçues de manières différentes selon qu’elles sont vues frontalement, réfléchies dans le miroir ou examinées de près. Les perceptions parfois contradictoires que nous avons alors de ces objets nous obligent à constater l’incomplète saisie du regard, peu importe le point de vue adopté. Ce travail nous confronte à l’évidence que le visible ne peut s’appréhender que par fragments et nous force à conclure à l’impossibilité d’en obtenir une représentation unique et définitive.

Les œuvres récentes de Bruno Santerre rassemblées ici interrogent donc l’objectivité prétendue de la perspective linéaire et de la photographie, ainsi que du même souffle de celle du discours scientifique, imitant avec certains outils d’observation, les méthodes d’isolement et de mise en contexte restreint des objets hérités des manières de voir ici remises en question.

LAURIE WALKER

Les œuvres de Laurie Walker des années 1990 retenues pour notre propos se réfèrent à une matière toujours en transformation, alors que d’autres un peu plus anciennes effectuent une relecture des méthodes de classification de l’histoire naturelle.

La combinaison de matières organiques – vessies de porc, mousse de tourbe, vin rouge ou aile d’oiseau – avec des produits industriels ou issus de la technologie comme la fibre optique, en transforme la perception et leurs donner une présence et une signification toute nouvelles. Ces éléments, présentés dans un état instable, venant tout juste d’être modifiés ou près de subir une métamorphose importante, décrivent non seulement les mutation importantes de leurs caractères mais évoquent aussi leurs investissement par la fiction.

La maîtrise technique et le rendu d’une très grande minutie appuient la référence aux sciences naturelles convoquée par la présence comme spécimens, des composantes des œuvres. La science est alors désignée comme un langage particulier taillant les choses à sa mesure selon des règles et des méthodes qui lui sont propres. Pas transparent mais construit, le discours scientifique affirme lorsqu’il découvre et participe ainsi à l’interprétation du monde au même titre que la fiction.

Les œuvres de Laurie Walker évoquent ces rapports mutuels entre notre perception sensible associée au symbolique et la conception scientifique du monde. Elles mobilisent un savoir romanesque toujours actif malgré l’apparente objectivité de notre point de vue.

La science comme système de représentation

Derrière l’objectivité revendiquée par la science, se cache le fait qu’un énoncé scientifique n’est vrai que dans un cadre de référence imposé par la méthode scientifique.

Par exemple, les différents éléments dont les représentations scientifiques sont faites – matières, énergie, spécimens ou phénomènes – consistent en des unités découpées dans le réel qu’elles concourent à décrire. Elles existent dans la mesure où elles sont perçues et conçues pour une définition particulière du monde en accord avec les principes de la science choisie : chimie, physique, biologie, etc.

L’intérêt pour la nature, né d’un changement dans la conception du monde ayant rendu caduque son interprétation en fonction des dogmes religieux, encourage l’observation des plantes, l’identification des spécimens et leur classification. Auparavant, la perception même de ces caractères distinctifs s’avérait impossible. À ce titre, le travail de Laurie Walker souligne le rôle moteur du symbolisme inhérent à toute représentation du monde, fût-elle scientifique, ainsi que la réciprocité entre pensée et pensée rationnelle, nécessaire au développement de l’art autant que de la science.

Chez Bruno Santerre, les objets subissent diverses distorsions et déformations au fil de nos déplacements, mettant en évidence les limites imposées à la vision par certains de leurs arrangements. Provoquant une mobilité presque naturelle de l’œil, l’artiste nous convie à faire l’expérience du caractère artificiel du point de vue unique qu’imposent la perspective linéaire, la photographie et les outils d’observation modelés par ces dispositifs, comme le télescope et le microscope. Il souligne ainsi la nature déterminée et limitée d’observations faites en fonction d’un seul point de vue.

Les œuvres de Bruno Santerre et de Laurie Walker ne participent pas d’une relecture du discours scientifique à la faveur d’un humanisme anti-scientifique, mais donnent la mesure de l’apport réciproque de l’art et la science dans la variété des représentations du monde.

 

D’après les textes de médiation en salle lors de l’exposition Voir, savoir, Croire. Bruno Santerre – Laurie Walker, présentée au Musée Régional de Rimouski, du 27 février au 25 mai 1997.

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