Pierre Bruneau. Ombres, écrans à l’oubli.

Les œuvres de Pierre Bruneau débordent souvent du cadre habituellement fixé par la pratique. Dans son travail datant des années 1990, l’utilisation de pigments phosphorescents de sulfure de zinc menace la visibilité et la lisibilité traditionnelles de la peinture. En effet, l’essentiel du travail n’est perceptible qu’une fois la lumière éteinte, ou lorsque la salle d’exposition passe de la clarté à l’obscurité. En conséquence, le visiteur pressé ne saisit parfois que la monochromie des tableaux éclairés, conformément à une habitude acquise de longue date et faisant fi des possibilité offertes par une expérience de ceux-ci dans la noirceur, ou dans la durée.D’autre part, la qualité ambiguë de ses tableaux risque d’être réduite au caractère spectaculaire de leurs effets lumineux, apparentés à la production artificielle de lumière, typique d’une esthétique du spectacle ou de la radiance de l’écran cathodique plutôt que proprement picturaux

À l’occasion d’une exposition personnelle à la Galerie Yves Le Roux de Montréal, Pierre Bruneau présente un ensemble d’œuvres constitué de deux séries de tableaux et de trois toiles indépendantes disposées selon un accrochage strictement ordonné. Sur le mur latéral près de l’entrée de la galerie, Objets qu’on cherche consiste en une série de six petits tableaux représentant une paire de lunettes, une clef, une paire de ciseaux, un briquet, une cigarette et deux pièces de monnaie. Au fond de la salle, un ensemble de trois grandes toiles de même grandeur bouche les fenêtres. Une ampoule électrique suspendue à un fil figure dans le tableau du centre, à l’endroit même où elle pourrait être aperçue dans le prolongement de l’espace d’exposition représenté.

Ailleurs, 1650-1953-1993 (Innocent X) reprend en silhouette le portrait du Pape Innocent X par Vélasquez et la version qu’en a donnée Francis Bacon en 1953 ; une paire de lunette, plus grande que dans la version du même motif de la série Objets qu’on cherche, figure sur un autre tableau ; et Portrait d’un ami disparu consiste en un élément isolé de la série l’Assemblée phosphorescente que l’artiste présentera comme un corpus au centre d’art contemporain Passages à Troyes en 1996.

 

À plus d’une reprise, les commentateurs de ce travail ont souligné la réflexion sur la peinture et le pictural que l’artiste poursuit ici (1). Dans l’alternance entre clarté et pénombre apparaissent en outre nombre de références à l’histoire de la peinture : dans la matière mate – une analogie au mortier de la fresque –, dans la composition monochrome des tableaux vus de clarté ou encore dans la préciosité du pigment phosphorescent évoquant parfois la feuille d’or. De plus, sous nos yeux, les œuvres passent subtilement de toiles vierges préparées en tableaux peints.

Le théâtre d’ombres orchestré par Pierre Bruneau ne manque toutefois pas d’évoquer aussi ce double de la peinture que constitue encore aujourd’hui, et depuis son origine, la photographie. Par exemple dans la série Objets qu’on cherche, chacun des éléments représentés apparaît en négatif, comme une tache sombre laissée sur un fond clair, et rappelle en cela les rayogrammes de Man Ray. De plus, l’artiste inscrit dans la matière picturale même l’image inversée du négatif, caractéristique de l’enregistrement photographique initial et que corrige ensuite le travail du photographe dans la chambre noire. Si le clair-obscur et l’ombre portée qualifient, en tant que manifestations secondes, l’objet peint quant à sa position dans l’espace ou à sa volumétrie, en revanche, l’ombre s’inscrivant sur la pellicule photographique au moment de la prise de vue renvoie directement à l’objet et constitue en cela l’essentiel de l’image. Usant des caractéristique de la matière phosphorescente, Pierre Bruneau nous fera d’ailleurs expérimenter cette proximité entre la photographie et son sujet. Pour peu que le spectateur s’immobilise devant une toile lors d’une période de clarté, sa silhouette ou celle de ses mains s’imprimera en ombre à la surface et s’illuminera au retour de la noirceur.

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Pierre Bruneau, «Objets que l’on cherche», vue partielle 3/6, 1997

L’installation que l’artiste présente à la galerie AXENÉO7 en 1996, est d’ailleurs explicite à cet égard et s’impose à première vue comme une vaste camera obscura. Le mur face à l’entrée est entièrement recouvert du pigment phosphorescent appliqué au pinceau. Seuls s’y découpent, au moment d’une période de noirceur, la silhouette noire du peintre correspondant à une portion du mur laissée vierge, un tableau saturé de matière picturale définissant une tache plus claire et l’ombre portée naturelle de ce tableau empêchant le pigment d’absorber la lumière. Sur un des murs latéraux, une toile peinte de la couleur mate du pigment mais non phosphorescente, tranche avec la surface lumineuse du mur visible entre les deux fenêtres bouchées pour l’occasion. En face, un tableau peint au pigment phosphorescent vient simplement s’appuyer et non s’accrocher à la cimaise, ne laissant alors voir que son envers et la luminosité de sa face peinte réfléchie contre le mur.

Les qualités singulières de phosphorescence du sulfure de zinc renvoient à la matérialité particulière de l’inscription photographique, alors que la surface texturée par l’application du pigment au pinceau permettant cette révélation affiche la nature même de l’inscription picturale. Ici, l’essentiel du propos s’inscrit dans les réserves aménagées dans la surface colorée, selon une composition presque contre-nature en peinture, mais imitant l’inscription photographique. La silhouette du personnage souligne alors le long travail d’application du pigment coloré qui a précédé son apparition, ainsi que la distance prise par le tableau en regard de son sujet principal par rapport à la photographie. Dans ces jeux d’interactions et d’équivalences, les œuvres de Pierre Bruneau évaluent donc la part de l’ombre en peinture et en photographie. Elles agissent en cela, au-delà des distinctions entre ces deux médiums, dans un entre-deux-champs qui nous invite à faire l’analyse de leurs dispositifs respectifs.

L’installation que l’artiste présente à la galerie AXENÉO7 en 1996, est d’ailleurs explicite à cet égard et s’impose à première vue comme une vaste camera obscura. Le mur face à l’entrée est entièrement recouvert du pigment phosphorescent appliqué au pinceau. Seuls s’y découpent, au moment d’une période de noirceur, la silhouette noire du peintre correspondant à une portion du mur laissée vierge, un tableau saturé de matière picturale définissant une tache plus claire et l’ombre portée naturelle de ce tableau empêchant le pigment d’absorber la lumière. Sur un des murs latéraux, une toile peinte de la couleur mate du pigment mais non phosphorescente, tranche avec la surface lumineuse du mur visible entre les deux fenêtres bouchées pour l’occasion. En face, un tableau peint au pigment phosphorescent vient simplement s’appuyer et non s’accrocher à la cimaise, ne laissant alors voir que son envers et la luminosité de sa face peinte réfléchie contre le mur.

Les qualités singulières de phosphorescence du sulfure de zinc renvoient à la matérialité particulière de l’inscription photographique, alors que la surface texturée par l’application du pigment au pinceau permettant cette révélation affiche la nature même de l’inscription picturale. Ici, l’essentiel du propos s’inscrit dans les réserves aménagées dans la surface colorée, selon une composition presque contre-nature en peinture, mais imitant l’inscription photographique. La silhouette du personnage souligne alors le long travail d’application du pigment coloré qui a précédé son apparition, ainsi que la distance prise par le tableau en regard de son sujet principal par rapport à la photographie. Dans ces jeux d’interactions et d’équivalences, les œuvres de Pierre Bruneau évaluent donc la part de l’ombre en peinture et en photographie. Elles agissent en cela, au-delà des distinctions entre ces deux médiums, dans un entre-deux-champs qui nous invite à faire l’analyse de leurs dispositifs respectifs.

Toutefois, dans le corpus d’œuvres dont nous avons jusqu’ici traité, nombre d’allusions à un vécu plus quotidien s’ajoutent à ce propos plus proprement théorique ou artistique. Par exemple, dans la série Objets qu’on cherche, clef, briquet, paire de lunettes et cigarettes sont autant d’allusions à la visibilité et l’invisibilité modulées à chaque jour au gré de notre distraction. L’artiste désigne d’ailleurs ces tableaux par la mention Objets qu’on cherche le jour/la nuit indiquant, dans le titre de leurs deux états combinés, le peu d’incidence des conditions de visibilité optimales sur le fait de les repérer et évoquant avec humour une certaine fébrilité quotidienne qui signe leur disparition.

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Pierre Bruneau, L’assemblée phophorescente, le jour, 1997

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Pierre Bruneau, L’assemblée phophorescente, la nuit 1997

Constituée d’une centaine de tableaux portraiturant amis, peintres ou écrivains célèbres, ou reprenant des photographies d’enfance ou d’inconnus publiées dans les colonnes nécrologiques, l’Assemblée phosphorescente propulse de manière plus dramatique encore la part d’affect inhérente à la perception du monde qui nous entoure ou à toute représentation visuelle. L’alternance entre noirceur et clarté, les apparitions et disparitions qu’elle provoque ainsi que le temps nécessaire à l’appréhension de ces transformations prennent, à la lumière de cette émotivité résurgente, une existence prégnante. Le temps des cycles intermittents de la lumière, au-delà du dispositif responsable de la production des images peintes ou photographiques, je vis et revis la perte à l’origine de ces représentations et le manque que celles-ci cherchent à combler. Placée tout à coup dans la situation qu’on dit à l’origine de la peinture, je suis l’espace d’une moment, l’amoureux désirant retenir l’être aimé devant son absence prochaine et inéluctable pour qui son souvenir même s’estompe avec le temps.

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Pierre Bruneau, installation à l’Artothèque de Caen, 1997

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Pierre Bruneau, installation à l’Artothèque de Caen, 1997

La rigueur du travail de Pierre Bruneau réside donc dans cette analyse menée jusque dans ses retranchements ultimes et qui tente de fixer le rôle de la mémoire, du fantasme et de l’affect dans l’économie des images. Cette fouille dans l’épaisseur même du visible nous faire revivre, dans leur fugacité, les diverses émotions liées aux petites et grandes déchirures du vécu que la représentation signe et cherche à maladroitement contenir dans sa fixité.

D’après un texte publié dans Pierre Bruneau, Centre d’Art Contemporain Passage, Troyes, et l’Artothèque de Caen, 1997.

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