Feux sauvages de Gilbert Boyer. Se souvenir, raviver une flamme?

Autour de l’œuvre Feux sauvages de Gilbert Boyer, réalisée pour le Musée régional de Rimouski en 1997, un retour sur le travail de ce dernier d’avant cette date, traitant de la mémoire et la commémoration et du système de l’art.

L’œuvre Feux sauvages de Gilbert Boyer, une installation constituée d’œuvres sonores et visuelles, de parole et de mémoire, présentée en 1997 au Musée régional de Rimouski, au Carrefour-Rimouski et à la grandeur du Québec sur le réseau téléphonique, en composant le 1-888-RAPPELS (727-7357). Au dernier étage du Musée, des colonnes drapées de tissu blanc disposées en cercle diffusent la bande sonore principale en accentuant le caractère sacré de l’espace, hérité du passé d’église paroissiale de l’édifice. La forte odeur du varech déposé au plancher rappelle les rives du fleuve où la Ville de Rimouski s’est construite, une proximité que le développement urbain a aujourd’hui presque entièrement effacée.

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Gilbert Boyer, Feux sauvages, invitations à la collaboration citoyenne, 1996-1997

Toutes les bandes sonores sont constituées d’extraits de conversations personnelles auxquels s’ajoutent en bruit de fond le va-et-vient des vagues, les crépitements d’un feu et les chuchotements diffus de confidences et le bruits de conversations. Lors d’entrevues plus ou moins formelles réalisées avec des résidents de la région, rencontrés par le biais d’annonces sollicitant leur participation ou par le bouche à oreille, l’artiste a enregistré les souvenirs personnels que chacun a bien voulu lui raconter sur le ton de la confidence. Les techniques d’enregistrement et de rediffusion de la parole utilisées nous permettent alors d’entendre l’histoire qui nous est racontée mais également les respirations, soupirs et hésitations qui ont marqué la narration de ces souvenirs et qui nous rappellent les émotions parfois encore vives liées à ce vécu souvent lointain.

Au-delà de l’Histoire officielle honorée par un monument ou des anecdotes partagées lors de conversations, Gilbert Boyer a retenu de ces témoignages, des réflexions sur la mémoire et l’aveu de l’influence persistante d’émotions liées aux souvenirs dans le quotidien de nos vies personnelles.

Œuvres d’une MÉMOIRE VIVANTE

La pratique de Gilbert Boyer s’approprie depuis déjà quelques années la tradition du monument, en particulier celles des plaques et sculptures érigées commémorant divers évènements de l’Histoire officielle.

Mentionnons parmi d’autres le circuit Comme un poisson dans la ville constitué de plaques fixées aux murs d’édifices de Montréal en 1988, dont certaines sont toujours en montre aujourd’hui, la série de disques-marqueurs de La Montagne des jours installée en 1991 dans le parc du Mont-Royal et Mémoire ardente, un monument commandé à l’occasion du 350e anniversaire de la fondation de la ville de Montréal en 1992, visible face au marché Bonsecours dans le vieux-Montréal. Le travail de Gilbert Boyer se réapproprie toutefois la tradition monument commémoratif en évoquant des incidents éphémères du quotidien aptes à susciter les souvenirs personnels plutôt qu’à rappeler un personnage, un lieu ou un moment importants de l’Histoire. L’inscription dans le granit de paroles dites, plutôt qu’écrites, confère aussi un caractère inusité à ces monuments, consacrant une certaine intimité de manière officielle.

Gilbert Boyer_Montagne des jours_1991

Gilbert Boyer, La montagne des jours, (1 de 5 éléments), 1991. Photo : David Giral, 2010

Avec l’utilisation des techniques d’enregistrement audio comme dans Feux sauvages, Gilbert Boyer pousse au-delà de l’écriture cette activité de commémoration et libère son travail des limites que cette dernière imposait au souvenir. L’histoire racontée, les faits anodins et leur enchaînement ne sont plus les seuls éléments importants à évoquer. La manière de dire exprime à travers les traces qu’y imprime le vécu, sauts du timbre de la voix, changements d’intonation ou du débit de la parole, soupirs, rires ou sanglots, la couleur intime que la narration seule laisse parfois échapper

En dehors de l’Histoire officielle, Gilbert Boyer nos propose cette histoire intime, parfois toujours brulante d’actualité, conférant à l’échelle individuelle une importance aux gens, aux choses, aux paysages et aux événements du passé.

Exposer l’ART d’EXPOSER, de PRÉSERVER

Par le passé, Gilbert Boyer s’est également interrogé sur le système de l’art, les produits qu’il cautionne, leur nature et les conditions de leur visibilité.

En 1986, il réalise en collaboration avec Louise Viger Les 350 degrés autour de l’objet. Par la production autonome d’invitations, de communiqués de presse, d’affiches publiques, d’interventions dans des commerces et d’une exposition, il explore les différents rouages du système susceptibles d’agir sur leur crédibilité : la mention du subventionneur, la réputation de la galerie, le lieu de l’exposition, la couverture médiatique ou critique de l’exposition etc.

Gilbert Boyer, Louise Viger, 350° autour de l’objet, 1985

Par la suite, il poursuit seul cette réflexion avec L’Art de la galerie et La Collection de galerie, présentées respectivement à Montréal et à Paris en 1991. Dans L’Art de la galerie, de petites boîtes lumineuses contrôlées par ordinateur s’éteignent et s’allument sur un mode aléatoire, laissant alors voir le plan d’une de galeries d’art contemporain renommées sur les scènes artistiques québécoise, canadienne et internationale. Dans un esprit similaire, La Collection de galeries présente sur des disquettes informatiques, placées au mur à la hauteur des yeux, l’information accumulée par l’artiste sur chacune de ces institutions.

Dans Les Idées en l’air et Les Pensées invisibles, c’est par ajout d’une bande sonore en contraste avec le lieu d’exposition que s’affichent les limites imposées à notre perception dans le cadre de présentation d’une œuvre d’art. Rediffusées dans la galerie, le sifflement d’un train, le chant d’un coq, les échos d’une conversation à table, les bruits de pas dans la neige réintroduisent dans l’espace d’exposition des détails de notre vécu généralement exclus de l’expérience artistique.

L’œuvre sonore Artiste en conversation un jour d’audience (1992), aujourd’hui intégrée à la collection du Musée d’art contemporain de Montréal, agit un peu de la même manière. Collée aux souvenirs, aux récits intimes d’individus, de l’artiste ou de gens ayant collaboré au projet, l’œuvre réintroduit dans une institution artistique impersonnelle une réalité vécue sur un plan individuel plutôt que le patrimoine collectif qu’elle s’est destinée à présenter ou préserver.

 

D’après les textes de médiation remis aux visiteurs, lors de l’exposition Feux sauvages, au Musée régional de Rimouski, du 15 juin au 14 septembre 1997.

 

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