Jean Dubois : Zones franches.

Ce texte traite d’une œuvre de l’œuvre Zones franches (1997) de Jean Dubois, utilisant des dispositifs techniques de l’époque aujourd’hui  impossibles à faire fonctionner et attestant d’une «corporalité» toujours ancrée dans le texte, très différente de celle à laquelle nous confronte aujourd’hui la technologie.

En pénétrant l’espace de la galerie Dare-Dare, alors un lieu d’exposition comme d’autres, le spectateur découvre un dispositif technique comprenant un micro-ordinateur muni d’un écran tactile et relié à un casque d’écoute, ainsi qu’un projecteur vidéo reproduisant sur le mur la version agrandie de l’image visible à l’écran. S’il se conforme à ses habitudes de visites, il en restera là et l’ensemble ne lui semblera qu’une image vidéographique banale montrant l’intérieur d’une main ouverte, représentée tour à tour en positif et en négatif. Pour contrer cette attitude contemplative, l’artiste a d’ailleurs dû modifier l’image-titre en cours d’exposition pour y ajouter la mention « touchez-moi », de manière à solliciter sans équivoque la participation active du spectateur. C’est dire combien les réalisations en art interactif bousculent les modalités de réception de l’œuvre d’art en rompant avec le caractère unidirectionnel de la communication traditionnellement établi.

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Lorsqu’il touche l’écran, le spectateur déclenche des modifications de l’image ou de son champ visuel. Il parcourt alors le corps nu d’un personnage grandeur nature, montré en gros plans et exploré par bribes au fil des déplacements du cadrage, obtenus par une simple application des doigts sur l’écran. L’épiderme du personnage porte des scarifications inscrites non pas dans la chair du corps mais à la surface numérique de l’image. Sous forme de mots, ces cicatrices donnent à lire âme sœur, caresse, éros, être, ici, entre autres, et chargent le corps de sens à certains endroits déterminés. De plus, au simple toucher, ces marques se transforment, par analogie, homophonie ou transposition anagrammatique en d’autres mots : hameçon, carences, oser, paraître, complicité, etc. La trame sonore, audible avec le casque d’écoute, ajoute à ces changements les réflexions personnelles, les invitations ou les répliques d’un dialogue avec une jeune fille, en résonance avec ces mots.

De prime abord, l’ensemble paraît simple et le spectateur croit déchiffrer aisément le scénario et dominer la machine. Toutefois, pour peu qu’il se prête au jeu au cours d’une interaction prolongée avec le dispositif ou lors d’une séance ultérieure, il est vite détrompé. La simple répétition provoquée d’une même situation s’avère parfois difficile. Au-delà du déplacement vertical ou horizontal du cadre dans la direction déterminée par une application des doigts en son pourtour, les moments d’apparition et d’activité, la disparition et l’insensibilité des marques sur le corps de même que l’enchaînement des répliques correspondantes relèvent d’un mode de sélection aléatoire lié à des événements déclencheurs dans la programmation. Ainsi, les inscriptions lisibles autour du nombril, de la poitrine ou du cou, ou sur les bras et les jambes, ne sont pas nécessairement visibles et actives lorsque le regard se pose sur la région concernée. De plus, une seule inscription se manifeste à la fois et réagit au toucher à un endroit déterminé du corps. Soumis en grande partie au hasard, le parcours du spectateur se développe en boucles, en sauts et en retours, ce qui correspond, plus qu’il n’y paraît à première vue, au caractère organique de nos processus intellectuels.

L’ensemble suggère une rencontre d’une certaine proximité entre le personnage ici mis en scène et le spectateur. En cela, Jean Dubois réfère au mode de communication le plus élémentaire et dont chacun de nous fait l’expérience quotidiennement, soit deux êtres humains en face à face, utilisant leurs mains, le regard et la parole pour établir et maintenir un contact. Par la prise en charge de cette situation à travers un dispositif technique, il nous convie toutefois à faire l’expérience de sa médiatisation technologique. Le spectateur devise alors avec un être fragmenté et bidimensionnel, touche une peau de verre et écoute une voix sans corps. Le corps nu, les inscriptions que l’on peut y lire et les répliques du personnage éveillent toutefois chez lui, parfois de manière explicite, une certaine présence à soi et une certaine conscience du corps. De plus, en interpellant le spectateur directement, l’artiste multiplie les allusions à des situations d’intimité physique et émotive – « Savez-vous garder un secret ? », « Vas-y à tâtons. On verra. », « Un peu. Beaucoup. Passionnément. À la folie. Pas du tout. » – et à l’amertume d’attentes déçues, vécues dans l’isolement : « Si vous ne voulez pas que je m’accroche, piquez-moi au vif. », « Vous cachez votre indifférence. Je vous rends la pareille. », « Même si l’un n’attend pas l’autre, moi j’en attends vraiment plus. ». Entre ces rappels de situations de plénitude ou d’esquive, l’artiste explore les rapprochements et la mise à distance formelle qui caractérise notre rapport au monde, aujourd’hui médiatisé par la technologie.

Les technologies fragmentent et modèlent notre expérience du corps par la préséance qu’elles accordent à certains sens au détriment des autres. Dans la communication technologique ici décrite par l’œuvre de Jean Dubois, le sensible se résume à l’audible et au visible, et le corps se réduit aux différents organes nécessaires à la compréhension de l’ensemble : l’oreille pour l’écoute, l’œil pour la vision et la main ou les doigts pour la manipulation. De plus, l’expérience de la subjectivité se trouve ici morcelée avant même la possibilité de son émergence et dans cette situation, le spectateur est confronté à une expérience de perplexité continuelle. En cela, les nouvelles technologies amenuisent plus qu’elles n’autorisent la possibilité d’une totalisation de l’expérience humaine. Le rôle de l’œuvre d’art aura été ici de traquer et de décrire le passage entre le sensible et sa représentation qui caractérise la médiatisation technologique et qui inclut, dès sa mise en forme, une distance entre le regardeur et l’image.

 

D’après un texte publié dans Orbitæ, un ouvrage faisant un retour sur la programmation 1996 – 1997 du centre de diffusion multidisciplinaire Dare-Dare, afin de favoriser les échanges entre artistes, écrivains de l’art et le grand public.

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