Guy Pellerin. Une de Chroniques des couleurs.

Autour de Service de Radio Saint-Jean, 6894, boulevard Saint-Laurent, Montréal, lundi 11 mai 1998, un commerce aujourd’hui fermé de la Petite Italie. (Français | English)

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Je viens de rencontrer M. de Blois à sa boutique. Il était souffrant et portrait un support cervical. Il m’a semblé plus faible qu’à l’habitude. J’ai photographié la façade de son commerce, sa boutique, son atelier et le petit appartement situé à l’arrière.

G.P.

Service de Radio Saint-Jean, 6894, boulevard Saint-Laurent, Montréal, lundi 11 mai 1998, ce long titre donné à cet ensemble souligne le lieu, mais aussi le moment de sa découverte par l’artiste fasciné par les couleurs qu’il affichait au niveau de la rue. De prime abord, l’intérêt soutenu pour l’architecture, dont cet ensemble témoigne, l’inscrit dans la poursuite du projet plus vaste constitué, en outre, des séries La couleur des lieux – Copenhague, inspirée de la coloration franche et singulière des édifices de cette ville, et La couleur des lieux, un répertoire chromatique des lieux successifs habités par l’artiste depuis son enfance.

Dans l’évolution de sa pratique, Guy Pellerin s’est imposé une exigence d’épuration toujours plus radicale. Ses premiers tableaux épousent parfaitement la silhouette des objets qu’ils représentent et leur rendu se résume à une monochromie modelée par le travail de pâte picturale. Puis, invité à réaliser une œuvre au Château Frontenac, dans le cadre de l’événement Chambres d’hôtel organisé par la Chambre blanche de Québec, il consigne minutieusement la silhouette de chacun des objets et des meubles d’une chambre et de sa salle de bain dans un carnet de croquis. Le cahier de dessins au graphite, exécutés parfaitement, sans reprises ni repentirs, est ensuite présenté simplement déposé sur un pupitre de bois. À l’exception de ce meuble d’atelier, la pièce a été vidée de son contenu et ne demeure qu’habitée par la représentation schématique des objets qui la meublaient auparavant. De ses œuvres plus anciennes, l’artiste n’a retenu ici que le travail de découpe des panneaux pour s’y appliquer une dernière fois entièrement. En effet, à partir de cette date, il abandonnera définitivement le travail sur la forme des tableaux pour ne se consacrer qu’à un examen attentif et systématique de la couleur.

À l’exception des séries Portraits (1994), L’assemblée (1994) et Marché-centre (1995), sa démarche s’applique désormais surtout à cerner au moyen de la couleur l’impression laissée par des lieux architecturaux ou urbains. De la chambre d’hôtel investie précédemment, il n’a retenu que les murs, leur couleur comme fond ou comme contexte. Se succèdent alors les ensembles La couleur des lieux (1994), Les couleurs de la Seine (1996), La couleur des lieux – Copenhague (1996-1997), Université de Montréal, Pavillon de la Faculté d’aménagement, 2940, chemin de la Côte-Sainte-Catherine, Montréal (1998) et, dans une certaine mesure, la série présenté ici. Résultats d’une simplification additionnelle, ces œuvres consistent en des séries de monochromes reproduisant la palette de lieux habités, visités ou étudiés par l’artiste. Ce dernier choisit une couleur, figurant chacun des lieux ou des composantes d’un lieu énuméré par sa série, et la reconstitue de mémoire à l’aide d’une documentation photographique, sur des panneaux de contre-plaqué pour la plupart rectangulaire. Sa démarche apparaît dès lors comme une ultime tentative d’isoler la couleur, d’évacuer ce qui chez elle s’avère gratuit et d’assurer sa pure présence par le biais de la peinture.

Son projet séduit par ce qu’il comporte de systématique et de rigoureux. Il ne faut toutefois pas se laisser abuser par cette apparente logique, en vertu de laquelle on confond parfois cette démarche avec l’ambition formaliste moderniste. En effet, toujours persiste ici le refus d’une abstraction pure et l’œuvre Service de Radio Saint-Jean, 6894, boulevard Saint-Laurent, Montréal, lundi 11 mai 1998 est exemplaire à cet égard. Derière son apparente rigueur, elle concentre la part d’intimité inhérente à cette production et signale la sensibilité individuelle comme point d’origine de cette investigation du réel. Seule une prédisposition personnelle intervient dans le rapport de fascination et de curiosité que la devanture du commerce a suscité au départ. Elle motive également le développement de la série à partir de la rencontre avec monsieur de Blois, le propriétaire du commerce, et la relation de confiance qui permettra à l’artiste de pénétrer jusqu’au petit appartement de l’arrière-boutique. La démarche ne relève pas toutefois d’une approche autobiographique, elle découle plutôt d’une conscience aiguë et d’une exploration de la frontière qui sépare l’individu de l’univers qui l’entoure.

D’une certaine manière, le choix de Guy Pellerin de ne retenir que la couleur pour représenter les pièces de vie découvertes en fonction de la confiance que lui a accordée monsieur de Blois, préserve et défend l’intimité de leur affection réciproque. Bien qu’elle garde la trace de ce rapport initial, cette œuvre nous convie plutôt à une rencontre que provoquent l’ouverture et l’ubiquité de la couleur. En effet, l’essentiel se situe ici dans le chromatisme des éléments pour ce qu’il connote des lieux d’origine sur le passé, l’ailleurs et autrui ainsi que pour ce qu’il éveille chez le spectateur dans l’épaisseur de ses souvenirs, son vécu et ses projections. L’énumération arbitraire de la série, le format circulaire des panneaux et l’application en cercles concentriques de la pâte accentuent l’ouverture et la fermeture du sens déjà exprimés par la couleur. Ils contribuent à composer un tableau chargé de la puissance du regard du spectateur, un lieu d’accumulation de formes visuelles prêtes à se remplir de contenu.

À partir de la découverte d’un lieu de retraite personnel, l’œuvre Service de radio Saint-Jean provoque l’exploration, chacun pour soi, d’un territoire individuel et l’expérience de sa propre intimité. La discrétion et la stratégie de retrait caractéristiques de Guy Pellerin manifestent d’ailleurs toute la sollicitude, inscrite dans une certaine solitude dont est empreinte cette démarche ; ceci tant du point de vue de l’artiste que pour celui ou celle convié à en apprécier l’œuvre, le projet exigeant et ambitieux.

ENGLISH

Guy Pellerin presentis ing a series of twelve recent paintings entitled Service de Radio Saint-Jean, 6894, boulevard Saint-Laurent, Montréal, lundi 11 mai 1998. The title refers explicitly to a particular place, a business now closed, and to the specific day of its discovery by the artist, fascinated by the colours showing at street level. At first glance, the great attention to architecture shown by the series sets it in the line with the larger project, LA COULEUR DES LIEUX, made up, among other groups of works, La couleur des lieux – Copenhague, inspired by the distinctive, bright colours of the buildings in that city, and La couleur des lieux, a chromatic inventory of the successive places lived in by the artist since his childhood.

Guy Pellerin’s approach has evolved toward and ever more exacting and radical refinement. His first paintings fit the silhouettes of their respective subjects perfectly, and their renderings consist of monochromatic mouldings in pictorial impastos. Then, invited to create a work for Château Frontenac as part of Chambre d’hôtel, an event organized by Chambre Blanche in Quebec, he used a sketchbook to carefully record the silhouettes of each object in a room and its adjoining bathroom. With no further retouching, the perfectly executed notebook of graphite drawings was then very simply and unapologetically displayed on a small wooden desk. Excepting this one piece of workshop furniture, the room had been emptied and was occupied only by the schematic representations of the objects that had previously furnished it. Of his previous work, all that the artist retained was the framing of panels, to which he now wholly applied himself one last time. From this time on, he abandons all work on the form of the painting to devote himself entirely to an attentive and systematic study of colour.

Presently, apart from the series Portraits (1994), L’assemblée (1994) and Marché-centre (1995), his approach leans mainly toward the use of colour in defining impressions of architectural and urban spaces. Of the previously occupied hotel room, he kept only the walls and their colour, either as background or context. La couleur des lieux (1994), Les couleurs de la Seine (1996), La couleur des lieux – Copenhague (1996-97), Université de Montréal, Pavillon de la Faculté de l’aménagement, 2940, chemin de la Côte-Saint-Catherine, Montréal (1998) and, to some extent, the present series, follow in the same vein. The outcome of further simplification, these works consist of series of monochromes reproducing the palettes derived from places which the artist has either inhabited, visited or studied. From each, he chooses one colour that figures the locale, or element of an itemized locale in a series, and, with the help of memory and photographs, reconstitutes it on mostly rectangular panels of plywood. His approach would then seem an ultimate attempt to isolate colour, to evacuate colour of gratuitous effect and to ensure the purity of its presence through painting.

 

His work appeals by its rigour and orderliness. However, one shouldn’t be taken in by this apparent logic, by virtue of which we sometimes confuse this approach with modernism’s formalist goals. Indeed, one senses a constant eschewal of pure abstraction. In this respect, Service de Radio Saint-Jean, 6894, boulevard Saint-Laurent, Montréal, lundi 11 mai 1998 is exemplary. Behind his apparent rigour, the work concentrates the intimacy inherent within it and signals individual sensibility as origin of the investigation into the real. Personal predisposition is the only intervening factor in the fascination and curiosity that the storefront elicited from the start. It is also the motivating force of the series, from the meeting with Mr. de Blois, the owner of the business, to the relationship of trust which allows the artist access even to the small living quarters at the back of the store. The approach is not autobiographical, however, but derives instead from an exploration and acute awareness of the border line separating the individual from his or her surrounding world.

In a certain sense, Guy Pellerin’s choice of only using colour to represent the chunks of life discovered through Mr. de Blois’ trust preserves and protects the intimacy of their mutual affection. While there remains a trace of the initial rapport, the work leads us to an encounter instigated by the ubiquity and openness of colour itself. The important thing here is what the chromatic elements connote through these places of origin, regarding the past, other people and places elsewhere, and in view of what they awaken in the depths of the viewer’s memory, experience and projections. The arbitrary itemization of the series, the circular form of the panels and the application of coloured pigment in concentric circles accentuate the opening and closing of the perceptions already given by colour. They contribute to composing a painting charged with the power of the spectator’s gaze, a place where visual forms accumulate, ready to be filled with content.

From the discovery of a place of personal retreat, Service de Radio Saint-Jean calls forth in each viewer an exploration of personal territory and the experience of his or her own intimacy. The discretion and the strategies of withdrawal characteristic of Guy Pellerin show besides all the solicitude implicit in a certain solitude, one which marks the work – the exacting and ambitious project –, as much for the artist as for the one convened to its appreciation.

Translated from French by Ron Ross

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