Isabelle Hayeur. Un trouble moteur d’attention.

Une analyse de photographies et de vidéos d’Isabelle Hayeur discutant ses préoccupations écologiques, urbaines et sociales autour de quelques œuvres clés. | A analysis of Isabelle Hayeur’s photographs and videos discussing her ecological, urban and social concerns around a few key works. (Français|English)

ENGLISH FOLLOWS

À Marc,

Qui, chaque jour, milite pour une autre manière d’habiter.

Isabelle Hayeur_Dérives - 2

Isabelle Hayeur, Impasse. Ville. de la série «Dérives», 2001

C’est au Centre des arts actuels Skol en 2001, à l’occasion de la présentation des séries Paysages incertains et Dérives, que j’ai vu – de visu – les œuvres d’Isabelle Hayeur pour la première fois.

Sa réputation l’avait précédée et j’étais alors curieuse d’apprécier le travail de cette artiste travaillant l’assemblage numérique. Je fus d’abord surprise de ne pas y voir avec évidence les traces de sutures témoignant d’un collage d’images, comme chez beaucoup de ses contemporains usant des possibilités offertes par les technologies numériques. De plus, sa production s’appuyait sur des conventions de la tradition paysagiste, notamment le format du panorama, la représentation d’une nature sublime et le motif de la ruine. Étant donné ma formation d’historienne de l’art, je me trouvais donc en présence d’images d’une étonnante familiarité, mais incapable de leur attribuer une référence précise, plus interpellée que confortée par ce qui m’était pourtant habituel.

Isabelle Hayeur_PaysageIncertains - 2

Isabelle Hayeur, Décharge de la série «Paysages incertains», 2001

Cette errance du regard m’invitait à examiner la réalité dont témoignaient les photographies de cette série, notamment l’exploitation des ressources naturelles et les zones de friches situées à proximité des villes. Depuis, Isabelle Hayeur s’est penchée de manière délibérée sur d’autres problématiques liées à l’occupation du territoire et à la manière dont les sociétés actuelles l’investissent et le façonnent. Elle décrit avec éloquence sa démarche en ce sens sur son site isabelle-hayeur.com. Il était dans ce contexte difficile d’aborder son travail sans s’inspirer largement de ses mots. Sans distinction de médium, j’ai regroupé ses photographies, ses vidéos, ses installations et ses œuvres d’art public autour de problématiques traitant de l’exploitation actuelle du territoire et de ses ressources, tant naturelles qu’humaines.

Construire sur une terre meuble

Dans la série Maisons modèles (2004-2007), Isabelle Hayeur a photographié des exemples d’architecture pavillonnaire que l’on retrouve beaucoup en banlieue.

Conformément à une pratique de commercialisation répandue dans l’industrie de la vente de maisons neuves, chaque habitation porte un prénom féminin, utilisé ici pour désigner les œuvres elles-mêmes. La prise de vue frontale ou légèrement de biais évoque la tradition du portrait, un parti pris formel qui accentue le fait que ces représentations s’adressent directement à nous, afin de stimuler notre identification au cadre de vie qu’elles proposent. Ce simple détail souligne ainsi l’ampleur de l’entreprise culturelle à l’œuvre, dans le but de promouvoir un l’idéal de domesticité perçu comme près de la nature, mis en avant comme attrait de ces quartiers. Le montage numérique permet d’ailleurs à Isabelle Hayeur d’ajouter une foule d’autres représentations à ses photographies de maisons témoins.

Isabelle Hayeur_MaisonsModeles - 5

Isabelle Hayeur, Tiffany, de la série «Maisons modèles», 2005

Par exemple, dans l’œuvre Catherine, l’artiste juxtapose au portique d’entrée et à la tourelle d’une maison de banlieue, les douves, les balustrades et les tours d’angle du château de Chenonceaux. Selon un procédé de collage similaire, Tiffany combine des éléments architecturaux de plusieurs maisons de nouveaux riches qu’elle situe devant les pentes enneigées du domaine skiable du Mont-Tremblant, un paysage entièrement modelé pour nos loisirs. Dans d’autres œuvres de la série, des détails de l’aménagement paysager, l’absence de portes et les fenêtres offrant un point de vue sur la nature témoignent aussi des diverses facettes de l’idéal qui motive la prolifération de ce type d’habitation et qui provoque un étalement urbain. À ces fragments de rêves, l’artiste oppose, par assemblage numérique, les conséquences réelles de ces chimères, notamment la destruction et la banalisation du territoire naturel, l’implantation isolée du bâti et l’individualisme qui en découle, ainsi que le remplacement de matériaux de construction naturels par des matériaux synthétiques. L’omniprésence de logotypes atteste également la mainmise de l’activité industrielle sur la construction domiciliaire, alors que l’accumulation de matériaux résiduels, de meubles brisés et de rebuts domestiques inscrit ce modèle d’habitat dans une dynamique économique plus large du consommer-jeter.

Si Maisons modèles revisite l’idéal au cœur de l’étalement pavillonnaire, la série Excavations (2005-2008) témoigne surtout de ses conséquences désastreuses sur l’environnement. Plusieurs œuvres de format vertical nous confrontent directement au remaniement et au nivelage du sol préalable à la construction de maisons de banlieue. L’horizon placé très haut, dans le premier tiers supérieur de l’image, se trouve au-dessus de la hauteur moyenne des yeux. Ces photographies grand format nous dominent et nous donnent à voir au premier plan la terre remuée, ainsi que les résidus végétaux et minéraux arrachés du sol par les opérations mécaniques de préparation du terrain[2]. L’artiste superpose à ces gros plans de terre meuble des images de strates géologiques que nous révèlent parfois les parois minérales naturelles. Elle oppose le lent travail de géomorphologie à l’action intempestive de l’homme, mue par une occupation rapide du territoire. Dans le même esprit, les panoramas de cette série confrontent les paysages dénudés de quartiers résidentiels et de centres commerciaux ou industriels à grande échelle, aux paysages naturels de canyons ou de sites fossilifères protégés en tant que patrimoine naturel.

Déracinés (2012), une des récentes vidéos de l’artiste, revisite le propos des deux séries photographiques précédentes. Débutant sur une scène bucolique de la forêt laurentienne, le montage présente ensuite en plans larges et en travellings circulaires les quartiers résidentiels et les centres commerciaux bordés de stationnements gigantesques caractéristiques des zones périurbaines. Des plans fixes montrent ensuite le travail de lotissement, de nivellement, de remblayage et de drainage du sol préalable à la construction de ces infrastructures, mais saccageant la nature au passage. D’autres séquences témoignent de la vie quotidienne des habitants une fois la construction de ces quartiers terminée. Leur urbanisme apparaît alors comme une mise en scène anonyme et factice, dépourvue d’originalité. La vidéo se termine sur une prise de vue en forte contre-plongée qui nous fait vivre ces quartiers au niveau du sol, dominés par l’accumulation d’immondices aux abords d’une route passante et obnubilés par une vision bucolique de ces demeures, coupée de l’impact réel sur la nature de leur prolifération.

Investir un lieu. Spéculation et délocalisation

Les photographies de la série Nuits américaines (2004-2008) témoignent des conséquences humaines dévastatrices du développement économique. En écho avec la technique cinématographique éponyme, Isabelle Hayeur use ici de contrastes entre zones claires et zones d’ombre pour appuyer son propos. Légèrement surexposés, des architectures de verre, des gratte-ciels et divers symboles de prospérité économique côtoient des zones sombres, souvent présentées à l’avant-plan, où figurent des logements désaffectés, des commerces et des édifices industriels désertés, ainsi que des quartiers laissés en friche, surpeuplés et jonchés de rebuts. L’artiste confronte ces franges laissées pour compte de la société aux icônes du rêve américain, inaccessible pour plusieurs.

IHayeur_NuitAméricaine_2004-08_BR - 1

Isabelle Hayeur, Payez ici de la série La nuit américaine, 2004-08

Dans une série radiophonique intitulée « Left Behind », diffusée dans le cadre de l’émission Ideas à la radio anglaise de Radio-Canada, la journaliste Jill Eisen s’est penchée sur le phénomène de l’accroissement des inégalités sociales au Canada, aux États-Unis et ailleurs dans le monde occidental[3]. Dans son reportage, elle interroge Robert Reich, ministre du Travail sous l’administration Clinton et auteur de Aftershock: The New Economy and America’s Future. Selon ce dernier, depuis les trente dernières années, on assiste à une concentration de la richesse aux mains de seulement 1 % de la population. Cette situation a été dénoncée lors des manifestations Occupons Montréal en 2011 [4] et à l’occasion du Printemps érable en 2012. Les gains des syndicats pour le respect des droits des travailleurs, ainsi que l’accroissement des investissements publics visant un meilleur partage de la richesse de l’après-guerre, font maintenant l’objet d’une lutte organisée des élites fortunées visant à maintenir leurs privilèges. Cette idéologie néolibérale a paradoxalement trouvé appui dans une division de la classe moyenne autour d’enjeux spécifiques participant d’une véritable guerre culturelle[5]. Dans ce contexte, les individus les plus riches ont vu leur taux d’imposition diminuer de façon spectaculaire au cours des dernières années, alors que l’aide financière gouvernementale aux arts, à l’éducation et aux soins de santé apparaît de plus en plus précaire, car aujourd’hui suspecte. De grandes démocraties comme le Canada et les États-Unis se comparent maintenant à la Chine, à l’Inde et à certains pays d’Afrique en termes d’inégalités sociales.

IHayeur_NuitAméricaine_2004-08_BR - 2

Isabelle Hayeur, Day-Trading de la série La nuit américaine, 2004-08

Au-delà des oppositions liées à cette fracture sociale dont témoignent les zones claires et obscures des photographies d’Isabelle Hayeur, l’assemblage numérique extrêmement structuré des images souligne, par une accumulation de détails, diverses facettes de l’économie qui fondent ces iniquités. Par exemple, dans Day Trading, les composantes d’une architecture de verre témoignent de la dynamique de vision qui anime ce symbole de l’activité économique. Transparente, la paroi ordonne une perception du réel subordonnée à un point de vue, éloigné des réalités citoyennes s’exprimant au niveau de la rue. Réfléchissante, elle isole le lieu derrière un écran formé de reflets de son environnement. Tout comme d’autres œuvres de la série, cette photographie confronte aussi une réalité vernaculaire se déployant à l’horizontale à une architecture internationale en hauteur, anonyme et représentative d’une globalisation de l’économie. Les logotypes et les noms de multinationales visibles dans les panoramas de gratte-ciels illustrent également cette coupure d’avec les communautés locales. La transparence du verre ouvre aux nantis un horizon de possibilités, alors que les murs de briques percés de peu de fenêtres, les façades placardées, les murs nus ou marqués de graffitis témoignent de l’isolement et de la discrimination dont sont victimes les habitants de secteurs dévitalisés du tissu urbain.

Dans la vidéo Private Views (2010), Isabelle Hayeur transpose les conséquences du précédent constat à une échelle individuelle. L’œuvre débute par un enchaînement de séquences fixes de maisons abandonnées ou murées. Un travelling circulaire parcourt ensuite les espaces intérieurs de ces demeures jadis animées, maintenant en proie aux intempéries et à la détérioration. Les fenêtres et les murs défoncés, les meubles renversés, les objets laissés sur place témoignent de la dépossession dont furent victimes les anciens occupants à cause de conditions économiques difficiles. La prise de vue se poursuit dans le décor ostentatoire d’une maison de nouveaux riches et se termine par un fondu enchaîné de demeures somptueuses. Le titre, Private Views, réfère ici autant à l’expression du traumatisme personnel vécu par les gens dépossédés, qu’à l’isolement volontaire derrière lequel les mieux nantis se réfugient, notamment dans l’enceinte de leur propriété ou d’un quartier sécurisé.

Dans le même esprit, l’installation vidéo Fire with Fire (2010) simule sur place l’incendie d’un immeuble vétuste du quartier Downtown Eastside du centre-ville de Vancouver, un quartier très pauvre, marqué par la présence d’itinérants et de toxicomanes. En évoquant l’incendie ayant rasé la ville naissante de Vancouver, au même endroit à la fin du XIXe siècle, l’œuvre rappelle la menace que le feu représente aujourd’hui pour ce secteur, compte tenu de la décrépitude des logements abordables et des conditions de vie précaires des habitants du quartier. De plus, elle assimile à un danger similaire les phénomènes d’embourgeoisement et de délocalisation qui y sont aujourd’hui à l’œuvre à cause d’une forte spéculation immobilière.

IHayeur_FireWithFire_2010_BR - 1

Isabelle Hayeur, Fire With Fire, Installation East Side Vancouver, 2010

Explorer un territoire de marque

Dans Destinations (2003-2004), une des plus anciennes séries abordées ici, Isabelle Hayeur s’est intéressée à l’impact du tourisme sur notre perception du territoire. Ces grands panoramas juxtaposent des images d’une nature sublime à une documentation visuelle des effets dévastateurs de l’occupation humaine du territoire. Des terrains en friche, des lieux jonchés de détritus, des quartiers de maisons mobiles côtoient des paysages idylliques dignes de cartes postales, en soulignant du même coup les contradictions inhérentes à la promotion touristique d’un territoire comme destination.

BR_Champ-de-bataille_Qc

Isabelle Hayeur, Champs de batailles de la série Dé-Peindre Québec, 2007-08

Dans le cadre de la série Dé-peindre Québec ou l’envers du décor (2007-2008), réalisée à l’occasion d’une mission photographique parrainée par VU [6], l’artiste a revisité cette transformation des lieux en spectacle. Elle use du motif de la façade en ruine de l’église Saint-Vincent-de-Paul, située dans la côte d’Abraham et aujourd’hui détruite, et le confronte à différentes représentations de zones touristiques de la ville, notamment à la place Royale, aux remparts de la citadelle, au parc des Champs-de-Bataille ainsi qu’aux rues de boutiques de souvenirs du Vieux-Québec. En rupture avec l’image hédoniste du passé véhiculée par ces lieux historiques, la façade négligée de la veille église, dont la préservation a fait l’objet de débats publics dans les médias, révèle toute la mise en scène dont certains sites patrimoniaux érigés en icônes font l’objet. Bien plus qu’une réhabilitation, la reconstruction en cause s’avère alors une pure fiction historique, plus réelle que nature, mais coupée de la vie quotidienne qu’elle prétend représenter, par ailleurs mise en scène dans des détails des photographies d’Isabelle Hayeur.

BR_IHayeur_Infiltration_2011 - 1

Isabelle Hayeur, Infiltration, projet d’installation non réalisé, 2011

À l’instar de la précédente série, les installations Sommeil (Ou les séjours sous terre) et Infiltration s’inscrivent en opposition, similaire aux contrastes découlant d’assemblages numériques, dans les lieux mêmes du Montréal souterrain, une attraction touristique des plus fréquentées de la ville. Bien que non réalisée, l’installation temporaire Infiltration avait été conçue pour l’édition 2011 de l’événement Art souterrain. L’artiste proposait alors de présenter au cœur du réseau piétonnier souterrain de Montréal une photographie de la source toujours existante de la rivière Saint-Pierre qui sillonnait à l’origine le territoire du centre-ville, avant d’être canalisée en sous-sol pour permettre l’extension urbaine. Elle évoquait ainsi l’état originel du site, de manière à nous faire réfléchir sur les modifications qui y furent apportées avec le temps. Sur place, l’installation réalisée nous aurait confrontés à deux paradigmes qui prévalent en occupation du territoire, soit l’intégration pittoresque du ruisseau d’origine à un terrain de golf aménagé pour nos loisirs et sa négation par la construction d’une infrastructure qui a pris la place de l’ancien cours d’eau, au centre-ville de Montréal.

L’œuvre Sommeil (Ou les séjours sous terre)[7] développe un propos similaire, mais s’intègre en permanence au réseau souterrain de Montréal. Ici, trois photographies rétroéclairées, analogues dans leur composition à celles de la série Excavation, présentent une coupe dans une terre non consolidée, formée de l’accumulation de résidus naturels et de rebuts, proposant une percée visuelle cohérente avec le déploiement en sous-sol du lieu, mais en contraste avec le revêtement de granit des murs et du plancher, tant par la densité du matériau utilisé que par le caractère construit de l’ensemble de l’espace. L’œuvre renvoie ainsi aux travaux de creusage et de remblayage préalables à la construction de toute infrastructure, que l’artiste oppose à la sédimentation géologique qui donne avec le temps sa richesse de texture à la matière minérale. Dans la partie supérieure de l’image, à la surface du sol, se dessine le profil du site Miron, d’abord exploité comme carrière, mais ayant ensuite servi pendant de nombreuses années de site municipal d’enfouissement. Par son échelle, cette perspective horizontale permet d’embrasser, non pas un panorama des gratte-ciel de la ville, mais plutôt la géomorphologie de la plaine du Saint-Laurent qui l’abrite, ainsi que l’arrondi du mont Royal qui en marque le lieu. L’œuvre renvoie ainsi à la formation du territoire naturel qu’elle oppose à l’expansion rapide du tissu urbain et à l’exploitation des ressources naturelles. De plus, le sous-sol parsemé de détritus naturels et de résidus de consommation, auxquels l’œuvre nous confronte, de même que l’envergure du site d’enfouissement visible à l’horizon, posent la question de la régénérescence possible de cette accumulation de déchets.

Naviguer: Du passé vers l’avenir ?

Dans la série photographique Underworlds, Isabelle Hayeur se détourne d’abord délibérément des représentations idylliques des eaux cristallines des plages de la Floride, si populaires auprès des touristes québécois, afin d’explorer les canaux de navigation qui sillonnent ce territoire. À partir du montage de trois prises de vue superposées, ces grandes photographies nous plongent littéralement dans les eaux sordides et troubles, que l’on côtoie au quotidien. Dans le bas, la plus grande partie de l’image offre un point de vue marin sur la désolation de ces cours d’eau, réduits à leur fonction utilitaire et échappant dès lors à une requalification esthétique, encouragée par l’industrie du tourisme. En surface, au-dessus d’un horizon qui nous domine, on distingue le théâtre de nos activités quotidiennes les plus anodines, notamment des habitations bordant les canaux de navigation de quartiers résidentiels du littoral de la Floride et des maisons de banlieue à proximité de la rivière des Mille-Îles, ainsi que d’anciens chalets sur le bord du Richelieu ou des îles de la région de Montréal. C’est l’intégrité même de ces lieux, associés à diverses expériences personnelles, que menacent la mauvaise qualité de l’eau, l’absence de toute vie végétale ou animale et l’accumulation de déchets dont témoigne la partie inférieure des photographies.

Des détails de l’image, les titres des œuvres et les lieux représentés réfèrent à diverses facettes de notre vécu menacées par la pollution des cours d’eau documentée ici. Par exemple, la désignation L’île de Vincent renvoie à un souvenir d’enfance. D’un autre côté, les habitations de villégiature – chalets et maisons mobiles – de même que les résidences riveraines témoignent de la diversité des activités, des communautés et des vestiges historiques, intrinsèquement liés à la survie des cours d’eau, aujourd’hui mal assurée. L’artiste révèle ainsi la fragilité d’un quotidien ludique et insouciant, ainsi que la précarité d’un riche vécu qui constitue le patrimoine humain unique d’une société donnée.

BR_00_Ile_de_Vincent

Isabelle Hayeur, Île de Vincent de la série «Underworlds»

Les autres œuvres de la même série lèvent plutôt le voile sur des vastes environnements dégradés, voire sacrifiés, au bénéfice d’une économie globale, notamment les berges de l’Arthur Kill, un détroit de près de 16 kilomètres situé entre Staten Island et l’État du New Jersey, bordé par la Chemical Coast – siège de l’industrie chimique et pétrochimique américaine – et le site d’enfouissement de Fresh Kill. Dans le même secteur, Isabelle Hayeur a aussi réalisé la vidéo Castaway (2012) où elle plonge sa caméra dans les eaux troubles du plus grand cimetière de bateaux de la côte est américaine. Sur un fond sonore dramatique, ponctué de bruits mécaniques ainsi que de sons de torsion et de frottement de métal, l’artiste parcourt les carcasses en ruine de ces mastodontes. On distingue alors différents types de bateaux, remorqueurs, vraquiers, navires de forage et pétroliers, autant d’embarcations maritimes synonymes d’une intense activité industrielle et de trafic de matières premières à l’échelle mondiale. Nous sommes alors frappés par l’imposante quantité de déchets matériels, résidus de bastingages, de timoneries, de pièces de mécaniques et de coques ainsi que d’installations portuaires, détritus en grande partie d’acier. Devant ce constat, le titre de l’œuvre prend tout son sens. Se traduisant par rejeter, Castaway désigne aussi par « cast » un bateau qui sombre ainsi que le procédé de fonte et de travail de l’acier. La grande production sidérurgique, qui a permis la production de ces grands navires, figure comme un jalon déterminant de l’histoire économique depuis la révolution industrielle. Dans cette perspective, le jeu de mots renvoie aussi au gaspillage de matières premières, conséquence d’une exploitation sans limites ni précautions des ressources naturelles qui a débuté à cette époque et qui menace aujourd’hui la survie même de notre planète.

Occuper le seuil. Voir et saisir

L’ensemble de ces œuvres d’Isabelle Hayeur, réalisées sur une période d’à peu près dix ans, exprime ses préoccupations sur l’occupation et l’exploitation du territoire, une inquiétude que formulent aussi d’autres artistes contemporains. Son travail examine le développement et la propriété des ressources naturelles et humaines, tout en révélant simultanément les filtres culturels et idéologiques qui affectent notre perception de ces réalités. La photographie sur le terrain ancre son travail dans une expérience palpable et très concrète, contredite, sans être gommée, par les effets d’un assemblage numérique méticuleusement élaboré. Dès lors, ces œuvres composites témoignent du caractère fractionné et construit de toute représentation du monde. L’artiste atteste ainsi l’impossibilité de décrire de manière continue un territoire, en même temps qu’elle démontre combien l’expérience de celui-ci est liée à des enjeux relevant notamment de l’économie politique. Les ruptures d’échelle et les incongruités visuelles de ses photographies forcent alors une mise à distance, menant à une prise de conscience. Elles permettent de poser un tout autre regard sur le monde qui nous entoure, et d’apercevoir le sens plein de son unicité.

[1] Isabelle-hayeur.com/ consulté en mars 2018.

[2] Il s’agit des œuvres Blindsight, Retournement, Aube et Ascendance.

[3] cbc.ca/radio/ideas

[4] Ce mouvement s’inscrivait dans la mouvance des manifestations entourant Occupy Wall Street ; il trouve toujours un écho dans des manifestations épisodiques, notamment en Grèce et en Espagne, ainsi que tout récemment à Montréal.

[5] Ce phénomène de la politique américaine, manifeste aujourd’hui au Canada, a été décrit par James Davison Hunter dans Culture Wars: The Struggle to Define America (1991). Le concept a largement été commenté et réutilisé par la suite, notamment concernant la stratégie électorale des conservateurs fédéraux au Canada.

[6] Cette série est le fruit d’une commande du centre de diffusion et de production de la photographie VU, dans le contexte du projet 6 émissaires – Québec réinventée par la photographie actuelle, réalisé en collaboration avec la Commission de la capitale nationale du Québec, à l’occasion du 400e anniversaire de la ville de Québec.

[7] Cette commande du Bureau d’art public de la Ville de Montréal a été réalisée en 2005-2006 pour les corridors souterrains du Quartier international.

English

Isabelle Hayeur. Perplexing Attention-Getter

For Marc,

Who, each day, militates for another manner of dwelling.

I saw Isabelle Hayeur’s work—up close—for the first time at the Centre des arts actuels Skol in 2001, when the centre showed her series Paysages incertains and Dérives.

Her reputation had preceded her, so I was curious to see the work of this artist working in digital assemblage. At first I was surprised not to see clear traces of the sutures indicating a collage of images, as one found in the work of many artists of the day using the possibilities offered by digital technology. In addition, she worked in the conventions of the landscape tradition, in particular the panorama format, the depiction of sublime nature and the motif of the ruin. Given my training as an art historian, I found myself in the presence of astonishingly familiar images, yet I was incapable of attributing a precise reference to them, more intrigued or even challenged than comforted by what, nevertheless, was routine for me.

Isabelle Hayeur_Dérives - 3

Isabelle Hayeur, Impasse. Sable de la série «Dérives», 2001

This wandering of the gaze invited me to examine and question the reality documented in the photographs in this series, in particular the exploitation of natural resources and the wastelands around cities. Since then, Isabelle Hayeur has determinedly examined other questions around our occupation of the land and the way contemporary society invests it and shapes it. She describes this project eloquently on isabelle-hayeur.com and in this context it is difficult to speak of her work without drawing amply on her own words. Making no distinction between media, I have grouped her photographs, videos, installations and public art around issues that deal with the present-day exploitation of the land and its resources, both natural and human.

Building on Commodity-Land

For her series Maisons modèles (Model Homes, 2004-7), Hayeur photographed typical suburban architecture. In keeping with a widespread marketing practice in the new home sales industry, each house had been given a woman’s name, which Hayeur also used as the titles of her photographs. The composition, frontal or angled slightly to one side, evoked the portrait tradition, a formal decision that emphasised the fact that these descriptions were addressed to us directly in order to urge us to identify with the lifestyle they offered. This simple detail thereby highlighted the extent of the cultural undertaking being carried out, with the goal of promoting an ideal of domesticity seen as being close to nature.

Isabelle Hayeur_MaisonsModeles - 3

Isabelle Hayeur, Renée from the series «Model Homes», 2004-7.

«Digital montage, moreover, enabled Hayeur to add a flock of other images to these photographs of model homes. In Catherine, for example, she juxtaposed the moats, balustrades and corner towers of Chenonceau castle with a suburban home’s front porch and turrets. Tiffany, using a similar collage technique, combines architectural elements of several nouveau-riche houses, which she situates in front of Mont-Tremblant’s snowy ski slopes, a landscape entirely moulded for leisure activities. In other works in the series, the landscaping details, the absence of doors and the windows offering a view of nature also illustrate various aspects of the ideal behind the proliferation of this kind of dwelling, leading to urban sprawl. Using digital assembly, Hayeur contrasts these dream fragments with the real consequences of these chimera, in particular the destruction and standardisation of the natural landscape, the construction of isolated buildings and the ensuing individualism and the replacement of natural construction materials with synthetic ones. The omnipresence of logos also attests to the stranglehold industrial activity has on residential construction, while the accumulation of waste materials, broken furniture and domestic rubbish inscribes this kind of dwelling in a broader economic dynamic of consuming and throwing out.

Isabelle Hayeur_MaisonsModeles - 1

Isabelle Hayeur, Cassandra from the series «Model Homes», 2004-7

While Model Homes revisited the ideal at the heart of suburban sprawl, the series Excavations (2005-8) testifies above all to its disastrous effects on the environment. Several vertical works confront us directly with the shaping and levelling of the ground prior to the construction of suburban homes. The horizon is placed very high, in the top third of the image, above the average person’s eyes. These large photographs dominate us and show us up close the shifted earth and the vegetable and mineral residues torn from the earth by mechanical diggers preparing the ground.[II] Hayeur superimposes over these close-ups of loose ground images of geological strata which sometimes reveal natural walls of stone. In the same vein, the panoramas in this series juxtapose large-scale images of the denuded landscapes of residential neighbourhoods and shopping or industrial malls with natural landscapes of protected heritage sites of canyons or fossils.

Isabelle Hayeur_Excavation - 1

Isabelle Hayeur, Succession from the series «Excavations», 2005-8

Déracinés (Uprooted), 2012, a recent video, revisits the ideas behind the two earlier series of photographs. Opening with a bucolic scene of the Laurentian forest, the film then shows wide-angle images and circular tracking shots of residential neighbourhoods and shopping malls ringed with the enormous parking lots typical of peri-urban areas. Fixed shots then show the effects of dividing the land into lots, levelling it, filling it in and draining it prior to building these infrastructures, pillaging nature in the process. Other sequences show the day-to-day life of the residents once these neighbourhoods are built. The way they are laid out is anonymous and artificial, devoid of originality. The video concludes with a very low-angle shot, making us experience these neighbourhoods at ground level: they are ruled by the accumulation of rubbish on the side of a road and dominated by a bucolic vision of these dwellings—a vision cut off from the real impact on nature of these houses’ proliferation.

Investing a Place: Speculation and Delocalisation

The photographs in the series Nuits américaines (2004-8) document the devastating human consequences of economic development. Echoing the eponymous cinematic technique, Hayeur uses contrasts between areas of light and shadow to buttress her ideas. The slightly overexposed glass buildings, skyscrapers and diverse symbols of economic prosperity are depicted alongside gloomy zones, often in the foreground, in which we see abandoned houses, deserted businesses and industrial buildings and overcrowded neighbourhoods left fallow and strewn with refuse. Hayeur contrasts these fringes cut adrift by society with the icons of the American dream, inaccessible for many.

IHayeur_NuitAméricaine_2004-08_BR - 3

Isabelle Hayeur, Estacion Terminal from the series «La nuit américaine», 2004-08

In a radio series entitled “Left Behind”, broadcast on CBC Radio’s Ideas program, the journalist Jill Eisen examined the phenomenon of growing social disparity in Canada, the United States and elsewhere in the Western world.[III] For the series, she interviewed Robert Reich, secretary of labour in the Clinton administration and author of Aftershock: The New Economy and America’s Future. According to Reich, over the past thirty years we have been witnessing a concentration of wealth in only 1% of the population. This situation was denounced in the Occupy Montreal demonstrations of 2011[IV] and during the Maple Spring in 2012. Trade union gains for the respect of workers’ rights and the growth of public investment to create a more equitable sharing of post-war wealth are today the object of an organised battle by the wealthy elite to maintain their privileges. This neo-liberal ideology has paradoxically found support in a middle class divided over specific issues associated with a veritable culture war.[V] In this context, the richest individuals have seen their tax rates fall spectacularly over the last few years while government assistance for the arts, education and health care, seen today as suspect, is increasingly precarious. Large democracies such as Canada and the United States are now comparable to China, India and some African countries in their social inequality.

IHayeur_NuitAméricaine_2004-08_BR - 2

Isabelle Hayeur, Day Trading from the series «La nuit américaine», 2004-08

Beyond the contrasts tied to this social fracture, to which the light and dark zones of Isabelle Hayeur’s photographs testify, the accumulation of detail in the highly-structured digital assemblies in these images points up various aspects of the economy at the root of these inequities. In Day Trading, for example, the glass architecture illustrates the vision dynamic behind this symbol of economic activity. The transparent wall directs a perception of reality subordinated to a point of view removed from the realities of citizens expressing themselves in the street. Reflecting light, it isolates the space behind a screen made out of reflections of its surroundings. Like other works in the series, this photograph also contrasts a vernacular reality extending horizontally with an anonymous high-rise international architecture representative of economic globalisation. The logos and names of multinationals visible in the panoramas of skyscrapers also illustrate this cutting off from local communities. The glass’s transparency opens a horizon of possibilities up to the haves, while the brick walls with scant windows, the boarded-up building fronts and the bare or graffiti-covered walls are signs of the isolation and discrimination to which the residents of devitalised areas of the urban fabric fall victim.

In the video Private Views (2010), Hayeur transposed the consequences of this state of affairs to a personal level. The work begins with a sequence of fixed images of abandoned or boarded-up houses. Circular tracking shots then probe the interior spaces of these once animated dwellings, now prey to the elements and deterioration. The knocked out windows and doors, the tipped-over furniture and the objects left standing in place are signs of the repossession that the former occupants suffered because of difficult economic conditions. The work proceeds to the ostentatious interior of a nouveau riche home, closing on a series of dissolves on sumptuous homes. The title Private Dwellings refers both to the expression of the individual trauma experienced by dispossessed people and to the voluntary isolation behind which the better off take refuge, particularly on the grounds of their property or a within the precincts of a secure neighbourhood.

In the same vein, the video installation Fire with Fire (2010) is an on-site simulation of the burning down of a dilapidated building in Vancouver’s Downtown Eastside neighbourhood, a very poor area peopled by the homeless and the addicted. By evoking the fire that razed the nascent city of Vancouver in the late nineteenth century, the work recalls the threat that fire poses for the area today, given the decrepitude of the affordable housing and the precarious lives of the neighbourhood’s residents. In addition, it sees as a similar danger the phenomena of embourgeoisement and delocalisation at work today because of intense real estate speculation.

Exploring a Well-Known Territory

In Destinations (2003-4), one of the oldest series discussed here, Hayeur explored the impact of tourism on our perception of a region. These large panoramas juxtapose images of sublime nature with visual documentation of the devastating effects of human occupation of the land. Vacant lots, places strewn with refuse and mobile home settlements are shown side by side with idyllic landscapes worthy of postcards, highlighting the inherent contradictions of the touristic promotion of a region as destination.

BR_IHayeur_Destinations - 1

Isabelle Hayeur, Harbour from the series «Destinations», 2003-4

For the series Dé-peindre Québec ou l’envers du décor (2007-8), carried out as part of a photographic mission sponsored by VU,[VI] Hayeur revisited this transformation of places into spectacle. She used the motif of the façade in ruins of the Saint-Vincent-de-Paul church, situated on the Côte d’Abraham and today demolished, and juxtaposed it with various depictions of the city’s tourist areas, in particular Place Royale, the ramparts of the Citadel, National Battlefields Park and the streets of souvenir shops in the Old Town. Breaking with the hedonistic image of the past conveyed by these historic sites, the old church’s neglected façade, whose preservation was the topic of public discussion in the media, reveals the entire theatrics behind certain heritage sites elevated to iconic status. Much more than a renovation, the reconstruction at issue turned out to be a pure historical fiction, truer than life but cut off from the everyday life it pretended to represent, which was also depicted in the details of Hayeur’s photographs.

BR_La-mémoire-des-murs_QC

Isabelle Hayeur, La mémoire des murs from the series «Dé-Peindre Québec», 2007-08

Like the previous series, Sommeil (Ou les séjours sous terre) and Infiltration take the form of contrasts, like those found in her digital assemblages, in underground Montreal, one of the city’s most frequented tourist attractions. Although it was never carried out, the temporary installation Infiltration was conceived for the 2011 edition of the event Art souterrain. Hayeur proposed to display, in the heart of Montreal’s underground pedestrian network, a photograph of the still-existent source of the St. Pierre River which originally crossed the downtown area before it was channelled underground to enable the city to expand. She thus evoked the original state of the site in such a way as to make us reflect on how it has been modified over time. Had it been carried out, the installation would have confronted us with two prevalent land-occupation paradigms, the picturesque incorporation of the original stream into a golf course created for our enjoyment and its negation by the construction of an infrastructure which took the place of the former waterway in downtown Montreal.

BR_IHayeur_Infiltration_2011 - 1

Isabelle Hayeur, Infiltration, installation project, 2011

Sommeil (Ou les séjours sous terre)[VII] develops similar ideas, but is a permanent fixture in Montreal’s underground network. Here, three backlit photographs, similar in composition to the Excavation series, show a cross section of unpacked earth, made up of an accumulation of natural residues and refuse. The photographs are visual openings consistent with the underground location but in contrast with the granite surfaces of the walls and floor, both in its density and in the built nature of the space. The work is thus a reference to the work of digging and filling in carried out before any infrastructure is built. Hayeur contrasts this with geological sedimentation, which over time gives mineral matter its rich texture. In the upper part of the image, at ground level, the old Miron quarry is shown, which later served for many years as a city garbage dump. The scale of this horizontal perspective makes it possible to take in, not a panorama of the city’s skyscrapers, but rather the geomorphology of the St. Lawrence plain which shelters the city, along with the rounded form of Mount Royal, its identifying marker. The work is thus a reference to the formation of the natural land, which it contrasts with the rapid expansion of the urban fabric and the exploitation of natural resources. In addition, the substratum with which the work confronts us, strewn with natural debris and consumer waste, and the size of the garbage dump on the horizon, pose the question of whether this accumulation of refuse can be rejuvenated.

Navigating: From the Past to the Future?

In the photographic series Underworlds, Hayeur deliberately avoids, first of all, idyllic images of the crystal-clear waters of Florida’s beaches, so popular with Quebec tourists, in order to explore the navigation canals criss-crossing this region.

Through a montage of three superimposed images, these large photographs literally plunge us into the filthy and troubled waters residents live beside on a daily basis. The largest part of the image, lower down, provides an underwater view of the devastation of these waterways, reduced to their utilitarian function and thereby eluding aesthetic requalification by the tourism industry. On the surface, above the horizon that towers over us, we can make out the theatre of our most routine everyday activities, in particular residences in the waterfront neighbourhoods bordering Florida’s navigation canals, suburban homes near the Mille-Îles River, former cottages on the Richelieu River and islands in the Montreal region. The very integrity of these places, associated with the artist’s own personal experiences, is threatened by the poor quality of the water, the lack of any vegetation or animal life and the accumulation of refuse, as the lower part of the photographs documents.

BR_00_Ile_de_Vincent

Isabelle Hayeur, Île de Vincent from the on-going series «Underworlds»

The detail found in the images, the titles of the works and the places depicted all refer to various aspects of our lives which are threatened by the pollution of the bodies of water documented here. The piece entitled Île de Vincent, for example, refers to a childhood memory. In another sense, the waterfront houses and country homes—cottages and mobile homes—depicted here illustrate the diversity of activities, communities and historical vestiges and their intrinsic link to the survival of these bodies of water, today in doubt. In this way, Hayeur brings out the fragility of a playful and insouciant daily life and the precariousness of the rich experiences which make up the unique human heritage of a given society.

BR_IHayeur_Underworlds - 2

Isabelle Hayeur, Death Absentia from the series «underworlds»

The other pieces in the same series lift the veil on vast environments that have been degraded or even sacrificed to the benefit of the global economy, in particular the shores of Arthur Kill, a nearly sixteen-kilometre strait between Staten Island and New Jersey bordered by the Chemical Coast—home of the American chemical and petrochemical industry—and the Fresh Kills landfill site. Hayeur also made the video Castaway (2012) in the same area, in which she plunges her camera into the troubled waters of the largest ship graveyard on the American east coast. To a dramatic soundtrack, punctuated with mechanical noises and the sounds of metal twisting and scraping, she moves amongst the carcasses of these mastodons. We can make out different kinds of ships: tugboats, container ships, drill ships and oil tankers—sea-going vessels synonymous with intense industrial activity and the global trade in raw materials. We are struck by the imposing quantity of material refuse, pieces of bulwarks, wheelhouses, machinery and hulls, along with port equipment, most of it made of steel. Herein lies the meaning of the work’s title, which links the ships’ skeletons with the human activity that took place on board them. The term ‘cast’ also refers to the action of disposing of refuse and to the process of making steel. The great steel industry that made the production of these ships possible was a decisive landmark in post-Industrial Revolution economic history. From this perspective, the title’s play on words is also a reference to the waste of raw materials, the result of the exploitation of natural resources in unlimited quantities without precaution began in that era and threatens the very survival of our planet today.

Occupying the Threshold: To See and to Seize

Together, these works by Isabelle Hayeur, made over a period of approximately ten years, express her concerns for the use and exploitation of the land, a concern also formulated by other contemporary artists. Her work examines the development and ownership of natural and human resources, but simultaneously brings out the cultural and ideological filters which affect our perception of these realities. Her on-the-ground photography roots her work in a tangible and very concrete experience which is contradicted, without being erased, by the effects of a meticulous digital assemblage. These composite works thus testify to the fractioned and constructed nature of any depiction of the world. In this way, Hayeur is bearing witness to the impossibility of describing a territory in a continuous fashion, at the same time as she demonstrates the extent to which our experience of this territory is tied up with issues having to do in particular with political economy. The ways her photographs break up the scale and are visually incongruous oblige us to take up a certain distance, leading to awareness. They enable us to view the world around us in an entirely different way and to perceive the full sense of its oneness.

(Translated by Timothy Barnard)

[I] http://isabelle-hayeur.com. Consulted March 2018.

[II] I refer to the works Blindsight, Retournement, [English title?] Aube [English title?] and Ascendance.

[III] http://www.cbc.ca/ideas/episodes/2012/01/16/left-behind. Consulted October 2012.

[IV] This movement was part of the wave of demonstrations around Occupy Wall Street and is still echoed in periodic demonstrations, particularly in Greece and Spain as well as quite recently in Montreal.

[V] This American political phenomenon, now evident in Canada, was described by James Davison Hunter in Culture Wars: The Struggle to Define America (1991). The concept has been widely commented on and re-used since, particularly with reference to the electoral strategy of the federal Conservative Party in Canada.

[VI] This series is the fruit of a commission from Centre VU, dedicated to the production and dissemination of photography, as part of the project 6 émissaires – Québec réinventée par la photographie actuelle, carried out in collaboration with the Commission de la capitale nationale du Québec on the occasion of the 400th anniversary of Quebec City.

[VII] This piece, commissioned by the Public Art Bureau of the City of Montreal, was created in 2005-6 for the underground passageways of the Quartier international.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s